Face à l'imposture de l'extrême droite, renforcer le syndicalisme féministe
Fémonationalisme, entrisme de Némésis, précarité des femmes : face au vernis féministe de l'extrême droite, le syndicalisme féministe est vital.
renforcer l’engagement syndical féministe constitue un impératif social et démocratique
Longtemps, les femmes ont moins voté pour l’extrême droite que les hommes. Cet écart appelé « Radical Right Gender Gap » traduisait une défiance à l’égard des formations perçues comme autoritaires, virilistes et hostiles aux droits des femmes. Pourtant, dans de nombreux pays d’Europe, dont la France, cet écart s’est résorbé. Par un travail de normalisation et l’instrumentalisation des violences sexistes à des fins racistes, l’extrême droite a cherché à apparaître plus compatible avec les préoccupations des femmes. Derrière cette stratégie, le projet demeure profondément réactionnaire, ce qui impose au mouvement syndical d’articuler pleinement son combat au féminisme.
Un vernis féministe pour un projet réactionnaire
La progression du vote des femmes pour l’extrême droite ne relève pas du hasard. Les travaux de Nonna Mayer et Noémie Piolat montrent que cette évolution résulte d’une stratégie politique délibérée. Sous la direction de Marine Le Pen, le RN a féminisé sa vitrine, adouci son vocabulaire, multiplié les signaux de « respectabilité » se présentant comme protecteur de la sécurité et de la liberté des femmes. Les fondamentaux demeurent : autoritarisme, hiérarchie des droits entre les hommes et les femmes, stigmatisation des minorités, naturalisation des rôles sexués et affaiblissement des solidarités collectives. Cette mue s’apparente à ce que la sociologue Sara R. Farris appelle le « fémonationalisme » : l’utilisation opportuniste du discours sur les droits des femmes pour légitimer des politiques xénophobes et sécuritaires. On invoque les femmes pour mieux exclure d’autres populations. Le féminisme devient un outil rhétorique au service du nationalisme. Cette instrumentalisation ne vise pas seulement les femmes : elle s’inscrit dans un projet plus large de normalisation d’un ordre hétérosexuel et binaire. Les personnes LGBTQIA+, sont régulièrement désignées comme des menaces pour « l’ordre naturel » ou « l’identité nationale ». Sous couvert de protection de l’enfance ou de défense de la famille, il s’agit de restaurer un ordre patriarcal, hétérocentré et autoritaire.
Précarité sociale et insécurité : un terreau politique favorable à l’extrême droite
Ce basculement électoral ne peut pas être compris sans en regarder les conditions matérielles d’existence. Les femmes sont surreprésentées dans les métiers précaires, à temps partiel subi, mal rémunérés et peu reconnus socialement. Elles assument majoritairement le travail domestique et le soin aux proches. Que ce soit en tant qu’agentes ou usagères, elles dépendent davantage des services publics que les politiques néolibérales ont fragilisés. Dans ce contexte, l’insécurité économique et sociale est réelle. Elle nourrit une demande légitime de protection sociale L’extrême droite exploite cette détresse en désignant des responsables faciles : immigré·es, réfugié·es, musulman⋅es. Elle transforme une crise sociale produite par des choix économiques en problème identitaire. Cela lui permet d’éviter toute remise en cause des politiques libérales qui précarisent les travailleuses. Le danger est là : en se présentant comme le « dernier rempart » contre le déclassement, l’extrême droite détourne des électrices de leurs propres intérêts de classe.
Instrumentalisation des violences et régression des droits
Depuis #MeToo, les violences faites aux femmes occupent une place centrale dans le débat public et les mobilisations féministes ont imposé des revendications concrètes : justice spécialisée, hébergement d’urgence, prévention, éducation à l’égalité, moyens renforcés pour les associations. L’extrême droite privilégie au contraire une réponse sécuritaire centrée sur la figure de « l’étranger violeur », alors que les violences sont majoritairement commises dans la sphère intime, dans tous les milieux sociaux. Cette focalisation invisibilise les causes structurelles et affaiblit la lutte réelle contre ces violences. L’expérience internationale montre d’ailleurs que lorsque l’extrême droite gouverne, les droits reculent : restrictions de l’accès à l’avortement, attaques contre l’éducation au genre, hostilité aux droits LGBTQIA+, pressions sur les associations et la recherche. Les reculs sont souvent progressifs, on maintient la loi, mais on réduit les moyens, on complique l’accès, on intimide les professionnel·les. Ce discours “protecteur” masque une politique de contrôle des corps et de restauration d’un ordre moral, où les minorités de genre deviennent des cibles privilégiées de paniques morales servant à détourner l’attention des inégalités sociales.
Réapproprier les mobilisations féministes : une stratégie d’entrisme
En France, cette bataille se joue aussi sur le terrain. Des groupes identitaires comme Némésis se prétendant « féministes » développent un discours raciste et islamophobe. Leur objectif : la désignation d’ennemis. Ces groupes investissent les mobilisations féministes dans une logique de confrontation identitaire. Leur présence lors des manifestations du 8 mars ou du 25 novembre vise à déplacer le centre de gravité des luttes. Au lieu de parler salaires, retraites, services publics, violences conjugales ou précarité, le débat est capté par des polémiques identitaires. Leur stratégie est claire : diviser les mobilisations, affaiblir le mouvement féministe et visibiliser leurs revendications à l’opposé de celles du mouvement féministe. Comme le dit la journaliste et militante féministe Léane Alestra, pour ne pas leur laisser la place, à nous d’être massivement présent⋅es lors des mobilisations et manifestations. Cette dynamique est amplifiée par l’écosystème numérique, où la viralité et la polarisation favorisent les contenus provocateurs, antiféministes et racistes au détriment des analyses de fond. Le cyberharcèlement réduit au silence de nombreuses militantes, tandis que les femmes et les minorités en paient le prix fort. Les militantes fémonationalistes exploitent efficacement ces mécanismes : mises en scène, provocations filmées, extraits tronqués diffusés massivement pour nourrir un récit victimaire. Cette stratégie d’entrisme, désormais classique à l’extrême droite, renforce leur visibilité et leur influence.
Le syndicalisme féministe : Un impératif social et démocratique
Face à cette offensive, le syndicalisme féministe a un rôle central. Combattre l’extrême droite ne consiste pas seulement à dénoncer ses mensonges : il faut répondre aux causes sociales de son ascension. Cela passe par des revendications concrètes : défense des services publics, revalorisation des métiers féminisés, égalité salariale effective, financement massif de la lutte contre les violences, protection de l’école et de la recherche, soutien aux associations. Ces politiques donnent de l’autonomie réelle et, partout où le syndicalisme gagne et fabrique de l’égalité, l’extrême droite recule. Le 8 mars et le 25 novembre doivent rester des étapes d’unité, de solidarité et de revendications sociales claires. Les syndicats ont la responsabilité de renforcer ces espaces, d’y faire entendre la voix des travailleuses et de refuser toute instrumentalisation raciste ou autoritaire. Car derrière son relooking, l’extrême droite reste fidèle à son projet : diviser pour faire régner la terreur et maintenir voire renforcer l’ordre capitaliste, patriarcal et colonialiste en place. À l’inverse, le féminisme syndical porte une promesse d’émancipation collective, inclusive et intersectionnelle. Il articule la lutte contre le patriarcat, le racisme, l’homophobie et la transphobie, et contre les politiques économiques qui précarisent les travailleuses et travailleurs. C’est en liant luttes sociales et luttes féministes, en construisant des solidarités larges et en gagnant des droits concrets que nous pourrons faire reculer l’extrême droite et défendre la démocratie.
Sigrid Gérardin, Élise Arnol