Lyon, à la confluence des droites radicales
FSU, CGT et Solidaires du Rhône analysent l'ancrage violent de l'extrême droite lyonnaise et la riposte syndicale unitaire.
La mort du jeune militant Quentin Deranque a une nouvelle fois mis en lumière la situation très spécifique de la capitale des Gaules en termes de présence et de violences de l’extrême droite, même si celles-ci tendent à se banaliser sur l’ensemble du pays. François Jandaud, secrétaire départemental de la FSU 69, Maud Millier, Secrétaire Générale de l’Union Départementale CGT du Rhône et de la Métropole de Lyon et un camarade de Solidaires 69 (nous avons choisi de préserver son anonymat pour des raisons de sécurité) ont accepté de confronter leurs analyses.
Enjeux-UA : en quoi le drame de la mort du jeune militant d’extrême droite s’inscrit-il dans un contexte particulier à Lyon ?
Solidaires : la préfecture du Rhône comptabilise entre 400 et 500 militants de droite radicale, responsables d’une centaines d’agressions physiques d’après Rue89Lyon. Selon la sociologue Isabelle Sommier, cette quantité d’agressions serait sous-estimée, en hausse depuis une quinzaine d’années. Il s’agit d’agressions contre des militant·es de gauche, des syndicalistes, des personnes LGBT, racisées victimes de ratonnades ou lors de match de foot par exemple. Tout ceci n’est pas récent : en 2019 le local de Solidaires a été attaqué, un camarade agressé, et dans la nuit du 14 au 15 février nos vitres anti effractions ont à nouveau été attaquées à coup de barres de fer.
Maud Millier : nous faisons le même constat de l’ancienneté de la présence à Lyon de groupuscules d’extrême droite très violents. Des salles de sports ont pallié la fermeture de locaux fascistes, avec une certaine complaisance des pouvoirs publics locaux, une relative tolérance envers les violences commises par des nervis, bras armés du patronat contre les mouvements progressistes. L’université de Lyon 3 constitue un autre pôle, au centre de réseaux intellectuels. Triste rappel de l’Allemagne des années 30 ou du fascisme italien. Notons que la Région, présidée par Laurent Wauquiez, finance plus largement cette université que Lyon 2. En dehors de la métropole, les secrétaires généraux de la FSU et de la CGT de l’Allier ont subi des menaces de mort. Triste rappel de l’Allemagne des années 30 ou du fascisme italien.
François Jandaud : la force de l’extrême droite lyonnaise a plusieurs origines et revêt plusieurs formes. Ainsi la présence d’un catholicisme intégriste, ainsi qu’en effet des noyaux d’universitaires proches de l’extrême droite à Lyon 3 où enseigna Bruno Golnich, fidèle lieutenant de Jean Marie Le Pen et où prospéra le GRECE d’Alain de Benoist, un pôle universitaire qui a irrigué les milieux identitaires et nationaux révolutionnaires. L’Olympique lyonnais est contaminé par des supporteurs d’extrême droite depuis les années 90, qui fournissent également les services d’ordre des réunions politiques, avec la bienveillance des grandes familles catholiques intégristes. Paradoxalement, l’extrême droite pèse électoralement peu à Lyon, mais elle assure une vraie présence, en partant de locaux, d’abord néonazis et fermés après 2010, puis des bars, des salles de sport spécialisées dans les sports de combat… L’Action française monarchiste est présente depuis longtemps puis sont venus le GUD, le Bastion social, le Pavillon noir… Les pouvoirs publics, dont la préfecture mais aussi l’ancien maire Gérard Colomb, réduisaient ces attaques physiques à un combat entre militant·es d’extrême droite et d’extrême gauche, les plaçant volontiers sous le tapis : les dissolutions ont donc été tardives et peu efficaces, les organisations font le dos rond puis réapparaissent.
Solidaires : il est vrai que l’extrême droite réalise de mauvais scores électoraux, mais elle est en voie de notabilisation. Marion Maréchal a ainsi installé son école privée, l’ISSEP (Institut des sciences sociales, économique et politiques), en plein centre de Lyon, véritable centre de formation des cadres de l’union des droites, et le Rhône compte désormais deux circonscriptions RN. Celui-ci cible 4 villes dans le département, escomptant une porosité voire une fusion des électorats de droite et d’extrême droite : un sénateur LR était présent dans la manifestation d’hommage à Quentin Deranque. L’extrême droite, ici comme ailleurs, profite de la crise économique, de l’impuissance apparente du camp progressiste, elle stigmatise une écologie « punitive », les ZFE…
Enjeux-UA : comment se présente cette extrême droite locale ? Se confond elle avec le RN, voire la Droite dite républicaine? Quels sont ses relais et ses matrices, notamment dans le catholicisme traditionnaliste ?
Maud Millier : la candidature à la mairie de Jean-Michel Aulas, ancien dirigeant de l’Olympique lyonnais, est assez révélatrice des collusions entre l’extrême droite et une droite dite républicaine locale qui semble toujours dans une logique « plutôt Hitler que le Front populaire ». L’extrême droite porte d’ailleurs la lutte contre le syndicalisme.
François Jandaud : il existe des liens entre le RN et les groupuscules activistes, y compris historiques avec des pétainistes présents du temps du FN. Le RN s’est beaucoup servi de militants de Génération identitaire comme cadres en charge de la communication, idem d’ailleurs chez reconquête d’Eric Zemmour. Génération identitaire dont était issu l’auteur d’une tentative d’assassinat de Jacques Chirac, et qui professe la lecture de Gramsci, les thèmes de la « remigration », du « racisme anti blanc », du « grand remplacement », un groupe nationaliste qui veut une France blanche et chrétienne, cultive des liens européens et est très présent sur les réseaux sociaux. Le GUD, l’Action française restent très présents, de même que les catholiques intégristes mais aussi les nationalistes néopaïens…
Solidaires : cette porosité est très contrôlée. Le RN a ainsi appelé à ne pas manifester après le drame. Les listes électives RN et Reconquête comportent des similitudes, idem pour les liens de familles entre attachés parlementaires. Tout ceci est très documenté.
François Jandaud : on peut d’ailleurs, s’agissant de ces collusions, remonter à l’époque de Charles Millon. Aujourd’hui Laurent Wauquiez s’appuie sur un réseau d’élus locaux ancrés dans une droite dure.
Maud Millier : ajoutons une multitude de financements régionaux d’écoles privées religieuses… cette porosité s’affiche désormais ouvertement, la bascule s’étant pour moi effectuée à l’époque de la présidence Sarkozy.
Enjeux-UA : comment se développe la résistance syndicale ? Celle des forces politiques et associatives de Gauche ? Comment se situe la mouvance de Gauche radicale dans cet ensemble ?
Solidaires : nous avons pu aboutir à un rassemblement intersyndical large pour le 8 mars. Une antenne de Visa s’est réimplantée à Lyon, nous déclinons localement la campagne intersyndicale de lutte contre le racisme, et tous les syndicats ont marqué leur solidarité lors des attaques contre nos locaux ou lorsque la CGT a été victime d’une alerte à la bombe. Le contexte de la campagne municipale ne facilite pas l’unité à gauche, mais il reste possible de former un front commun entre syndicats, associations voire partis de gauche face à la menace de l’extrême droite.
François Jandaud : la violence d’extrême droite renforce la détermination à lutter unitairement de la part des syndicats et des associations : il y a eu ainsi une seule manifestation féministe, avec un texte commun, dans une quasi logique de survie qui pousse à conclure des compromis et à dépasser les divisions : l’attaque contre le local de Solidaires a ainsi entraîné la rédaction d’un communiqué intersyndical allant de la CFDT à la CNT !
Maud Millier : après la dissolution de la Jeune Garde demandée par le ministre de l’intérieur Retailleau, nous avons pu rédiger un communiqué dénonçant un « deux poids deux mesures » entre extrême droite et extrême gauche. Le rôle du syndicalisme dans la lutte contre l’extrême droite est primordial, il constitue aujourd’hui le seul pôle de résistance commune et massive. L’unité n’est donc pas un luxe mais un impératif, de même que nous devons toujours porter davantage nos revendications en faveur des droits des travailleur·euses et des services publics, remparts efficaces contre l’extrême droite.
Solidaires : chez beaucoup de militant·es existe un mélange de peur, de colère, de ne pas se laisser intimider, mais au contraire de reprendre les luttes.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz
Dernière minute : nous apprenons au moment du bouclage une nouvelle attaque nocturne contre les locaux de Solidaires 69.