Grève générale en Belgique
Entretien avec Selena Carbonero Fernandez (FGTB) : un an de lutte unitaire contre les reculs sociaux d'un gouvernement de droite radicale.

Entretien avec Selena Carbonero Fernandez
La Belgique est secouée depuis plus d’un an par un puissant mouvement social, à l’appel des trois grandes organisations syndicales, la FGTB - (Fédération générale du travail de Belgique), la CGSLB (Centrale générale des syndicats libéraux de Belgique), la CSC (Confédération des syndicats chrétiens). Ce mouvement s’est élargi avec le temps, notamment aux organisations de la société civile comme Greenpeace, la Ligue des Familles, le CNCD, Oxfam Belgique,… Nous sommes soudés dans la durée. On n’avait plus vu ça depuis au moins 30 ans, déclare Selena Carbonero Fernandez, Secrétaire générale de la FGTB.
Enjeux-UA : Quelles sont les causes du mouvement social actuel en Belgique ?
Selena Carbonero Fernandez : le déséquilibre dans les efforts demandés, l’injustice dans les mesures appliquées et le sentiment d’avoir été trompés sur la marchandise par des partis qui disaient vouloir valoriser le travail et la valeur travail. Ils ont menti. La Belgique a connu en septembre 2024 l’avènement d’un gouvernement de droite radicale. Une droite décomplexée qui a remporté une nette victoire électorale, fondée notamment sur un discours alarmiste relatif à la lourdeur de la dette publique et à la nécessité de mettre fin à un système social trop « généreux » ainsi qu’à l’assistanat. Fondée également sur des promesses aux travailleurs et travailleuses. Des rengaines bien connues en France également. Résultat : le nouveau gouvernement a d’emblée mis sur la table un train de mesures toutes plus régressives les unes que les autres, dans le seul but affiché de réaliser des économies.
Or ces économies pèseraient, si elles se concrétisent, uniquement sur le dos des travailleurs et des travailleuses. La quasi-totalité concerne des reculs sociaux majeurs dans le domaine de la sécurité sociale, des pensions, du droit du travail, de l’assurance chômage et des services publics. Sous prétexte de sa « modernisation », le droit du travail se verrait détricoté, avec des attaques contre des conquêtes fondamentales et symboliques comme la durée minimale des contrats de travail, l’interdiction du travail de nuit. Beaucoup de mesures ont été décidées, mais peu ont été votées, notamment en raison de la résistance du salariat qui mène, depuis un an, dans l’unité des syndicats, une lutte exemplaire contre ces projets ultra-libéraux. Une grève a paralysé le pays le 31 mars 2025. Elle a été suivie d’une manif nationale en juin à Bruxelles. Et à l’automne, 140 000 personnes ont défilé dans Bruxelles, ce qui est un record. En novembre dernier, trois journées consécutives de grève générale ont été décidées, en front commun syndical et associatif. Et ce jeudi 12 mars 2026, la capitale attend encore une mobilisation de 100 000 personnes contre les réformes de ce nouveau gouvernement fédéral.
Une des réformes les plus contestées est celle des retraites. Elle ne touche pas à l’âge légal qui a déjà été relevé de 65 ans à 67 ans il y a quelques années. Mais elle dégrade considérablement le mode de calcul de la carrière. Certaines périodes comme le congé de maternité, les congés parentaux, le chômage économique… n’étaient plus comptées pour la retraite. Le gouvernement a dû reculer face à la contestation du mouvement social. Mais de nombreuses régressions demeurent.
Elles pénalisent prioritairement les femmes car elles travaillent davantage que les hommes à temps partiel, souvent de manière involontaire d’ailleurs. En Belgique, 40% des travailleuses sont à temps partiel, elles ne peuvent donc cumuler autant de jours de travail effectif que les hommes pendant une carrière.
Autre régression : les périodes de chômage seront moins bien comptabilisées. Les allocations-chômage étaient déjà dégressives avec le temps pour aboutir à un forfait. Aujourd’hui, la réforme prévoit qu’au bout de 24 mois, une personne sans emploi basculerait de la Sécurité sociale à l’Aide sociale, un système fondé non sur la solidarité, les droits acquis par le travail, mais sur la charité d’État. Un tournant très pernicieux ! Les plus de 55 ans ont du mal à retrouver un emploi, le gouvernement prétend qu’elles et ils sont protégés de la réforme, mais omet de dire que c’est seulement avec 35 années de travail à temps complet, ce qui exclut de facto beaucoup de travailleurs et surtout de travailleuses de plus de 55 ans.
Une dame vient récemment de m’appeler : elle a 57 ans et a travaillé toute sa vie, beaucoup à temps partiel. Elle découvre avec stupéfaction le nouveau dispositif et constate que malgré ses 32 années de carrières, seules 26 seront comptabilisée avec les nouvelles règles. Elle n’aura plus droit aux allocations de chômage. Et sans doute pas, non plus, à l’Aide sociale… car son mari a un emploi et ils sont propriétaires de leur maison !
La réalité est très éloignée des discours martelés par les libéraux et le patronat. Comme en France, ils opposent systématiquement les « assisté·es » à celles et ceux « qui se lèvent tôt ».
Enfin, ce paquet de contre-réformes a été présenté sans la moindre concertation avec les syndicats. Cette brutalité a soudé les syndicats contre le gouvernement.
Enjeux-UA : comment se caractérise les actions du mouvement social ?
Selena Carbonero Fernandez : nous utilisons toutes les formes d’action, nous sommes dans un marathon de luttes qui s’inscrit dans la durée. Notre résistance a déjà contraint le gouvernement à opérer plusieurs reculs face au rapport de force établi dans la rue. La connaissance du terrain, dans les entreprises, auprès des gens, c’est nous qui l’avons. Nous sentons une évolution positive de l’opinion à l’égard du mouvement car la population commence à ressentir dans sa chair les conséquences de ces mesures. Les chiffres de manifestant·es augmentent. Les cortèges comprenaient d’abord essentiellement des syndiqué·es, dans leurs chasubles colorées, mais nous constatons le ralliement de salarié·es non syndiqué·es, de familles, de groupes de collègues qui s’organisent pour venir à leur première manif.
Il s’agit aussi d’un combat d’opinion, car la propagande gouvernementale entraîne un clivage dans la population. Elle stigmatise le mouvement d’une part, mais d’autre part, elle répond positivement à des questions biaisées du genre : « l’importance de la dette publique ne nécessite-t-elle pas des réformes courageuses de notre modèle social ? »… Difficile de répondre par la négative ! Cependant, les gens ressentent aussi comme une injustice que les efforts budgétaires ne soient réalisés que sur une partie de la population. Les plus riches restent épargnés. Ces contre-réformes sur les retraites, l’assurance maladie, la « flexibilité » renforcée des emplois, avec la réduction des périodes de préavis des licenciements, l’élargissement des possibilités de travail la nuit, les « flexi jobs » élargis à tous les secteurs… abîment le droit du travail et toutes les conquêtes sociale obtenues depuis 80 ans. La lutte traverse toutes les régions du pays, que ce soit en Flandre, en Wallonie ou à Bruxelles. Les trois principales organisations syndicales, la FGTB historiquement liée aux courants socialistes, la CSC plutôt de tradition chrétienne, et même la libérale (CGSLB), plus encline à la négociation qu’au rapport de force, mobilisent ensemble. Nous avons reçu le soutien de syndicats étrangers, la CGT en France (et la FSU), les commissions ouvrières espagnoles… les journaux français Alternatives économiques ou Fakir ont publié des articles. Et globalement, les principaux partis de gauche belges sont à nos côtés et relayent nos revendications au parlement.
Enjeux-UA : quels sont les objectifs attendus ?
Selena Carbonero Fernandez : Si le gouvernement ne tombe pas, si la coalition au pouvoir n’explose pas d’elle-même, victime de ses incohérences et de ses échecs, nous serons présent·es dans la rue pour nous opposer à sa politique antisociale jusqu’au bout de la législature. Précisons au passage que les réformes que nous contestons n’ont en rien permis de remettre le pays sur les rails d’un point de vue budgétaire. Au contraire ! La Cour des comptes vient de sévèrement critiquer la politique du gouvernement sur ce point.
Cela ne pourra pas toujours prendre la forme de manifestation nationale ou locales. Notre marathon de résistance trouvera des formes variées. Mais nous restons debout et présent·es. Vous ne gouvernez pas de la même manière si vous vous sentez observé·es et contesté·es par des milliers de personnes.
Nous prévoyons une grande journée de mobilisation le jeudi 12 mars. Elle sera sans doute décisive pour la suite. Nous insistons notamment sur l’attaque portée à l’indexation automatique des salaires sur l’inflation, un dispositif qui est faussement présenté comme nuisible à la compétitivité des entreprises belges alors qu’il existe sous des formes différentes chez tous nos voisins ! Nous voulons également le retrait du « malus pension », une pénalité financière abjecte, qui pénalisera celles et ceux qui ne sont pas en capacité de tenir jusqu’à 67 ans et qui sont obligé·es d’arrêter plus tôt. Nous ne céderons pas devant ce qui serait le plus grand bond en arrière sociale depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale !
Propos recueillis par Matthieu Leiritz
