Culture

Mexico Médée, de Dahlia de la Cerda

Enjeux 298 · 4 mars 2026

« Mexico Médée » : six nouvelles envoûtantes où la magicienne grecque surgit dans un Mexique de narcotrafic pour protéger les femmes.

Dhalia de la Cerda Editions du sous-sol

« J’ai vu l’horreur, l’horreur qu’aucune tragédie grecque ne peut métaphoriser. Quand j’ai vu tous ces corps semés dans le désert, dans le sable stérile ».

Dahlia de la Cerda née en 1985, est une écrivaine, journaliste et activiste mexicaine. Diplômée en philosophie, elle a travaillé dans une usine, a été serveuse dans un bar, vendeuse dans un marché aux puces. En 2019, elle remporte le prestigieux Premio Nacional de Cuento Joven Comala pour les « Chiennes de garde ». Elle codirige le collectif féministe Morras Help Morras.

L’alliance des deux mots peut surprendre. Que vient faire la magicienne de la mythologie grecque, petite fille du Soleil et nièce de la magicienne Circé, la meurtrière de ses enfants, avec le Mexique, terre mythique des Aztèques et fief du narcotrafic ? C’est le récit d’adolescents enlevés ou recrutés par la Mafia, de femmes debout malgré la violence du monde.

Circé intervient dans les six nouvelles du texte telle une « boule de feu » qui se transforme en « Volkswagen Jetta » (…) « avec deux serpents ailés peints à l’aérographe sur les côtés » (…). « Elle était habillée tout en noir, avec des tresses africaines, ultrasexy » (…). « Elle avait des serpents tatoués sur les bras, les yeux gris ». C’est ainsi qu’elle apparaît dans les cinq premières nouvelles dans un Mexique contemporain avec sa réalité sociale violente, dominée par le « narcotrafic » le crime organisé, la corruption de l’armée et la toute-puissance des hommes.

Et cette femme infanticide par amour déçu débarque sur cette terre Aztèque pour aider les femmes, les encourager, les protéger, voire les materner.

Ainsi, elle aide Pauline à avorter. Celle-ci ne veut pas laisser vivre un enfant, fils d’un trafiquant tué par une armée corrompue. Même scénario avec Perla, enceinte d’un criminel, mais qui surtout ne veut pas abîmer son « corps mince, athlétique » et refuse de « laisser un embryon venir ruiner (son) plan ». Elle ne veut pas non plus rester sous l’emprise de Manuel qui l’emprisonne dans une cage dorée.

En revanche, Antonia a décidé d’avoir un enfant, seule « en toute autonomie et dans la solitude ». Elle a fui son village pour ne pas être « une princesse de la Mafia », a étudié la philosophie pour l’enseigner dans les collèges et les lycées de la région. Pas comme les colons qui viennent dans la montagne éclairer les pauvres petits enfants sauvages avec leurs connaissances super raffinées mais pour les « ancrer dans la vie » et répondre à la violence. Mais la vie du village est perturbée par une guerre féroce des trafiquants et gangs. Le village est décimé, les élèves disparaissent, ne viennent plus. Et Médée l’aide à accoucher pendant que les hommes s’entretuent. La cinquième nouvelle raconte la marche tenace des mères de jeunes adolescents happés par la Mafia, la drogue, la misère, à la recherche de leur enfant disparu pour « le pleurer, l’enterrer ». Et Médée chante « je ne crois plus en la justice, ni celle des hommes, ni celle des dieux, je crois en la justice des mères ».

Dans la dernière nouvelle, Médée prend la parole. Dans les textes précédents, l’héroïne rapportait son histoire, en parlant de sa « tata » (Circé), de son amour pour « un délinquant » (Jason) qui l’a abandonnée dès qu’il a obtenu le pouvoir grâce à elle. Elle raconte sa vie, revit son passé, ses émotions… Elle commente ses expériences à Aztlan, dressant ainsi des approches diverses de la maternité : « Paulina, la fille de la guerre qui questionne la maternité parce que la maternité qu’elle connaît est celle qui fournit les morts à venir » ; « Antonia, ou la maternité comme acte de résistance. Elle l’élèvera en toute liberté loin des ordures du monde ». Perla, « si belle qu’elle ne croyait pas à l’horreur, parce que ce n’était pas dans son champ sémantique de référence ». Et Reina, « la reine des reines, qui creuse avec d’autres mères pour trouver dans les os ce que la guerre leur a arraché ». Et le livre se termine par un long poème où elle explique notamment : « Je reste ici parce qu’Azlan est complexe et que moi aussi j’aspire à être. Azlan est terrible et violent, mais beau aussi, et peuplé de gens qui résistent ».

Livre envoûtant qui mêle mythologie, culture populaire et musique (le glossaire est savoureux), dans un style plein d’humour, provocateur et poétique, parfois proche de l’oralité.

Marylène Cahouet

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