Table ronde : la voie professionnelle
Quatre responsables FSU (SNES, SNUEP, SNESUP, SNETAP) débattent de l'état de la voie professionnelle et des attaques qu'elle subit.

Simon Bach (SN SNES-FSU), Axel Benoist (co-SG SNUEP-FSU), Emmanuel de Lescure (SG SNESUP-FSU) et Yoann Vigner (co-SG SNETAP-FSU) ont bien voulu répondre aux questions d’Enjeux.
Enjeux-UA : que représente actuellement la voie professionnelle et est-elle en mesure de répondre aux besoins des élèves / étudiant·es comme à ceux des entreprises ?
Axel Benoist : pour aller à l’essentiel, environ 200 spécialités de CAP et une centaine de bac pro, près de 660000 élèves, un quart des sortant·es de collège, 2100 établissements, lycées professionnels ou polyvalents, avec des sections d’enseignement professionnel. La « voie pro » permet d’accéder à une première qualification. Or détenir une qualification professionnelle via un diplôme constitue le premier rempart contre le chômage. La France compte beaucoup trop de jeunes de 16 à 25 ans sans emploi ni qualification, près de 1,5 millions ! Mais l’enseignement professionnel n’est aujourd’hui pas en capacité de répondre aux demandes des élèves, avec deux à trois fois plus de demandes que de places offertes en formation, dans des secteurs comme la mécanique ou la boulangerie. Les demandes se heurtent à l’absence de volonté de répondre à ces aspirations, au refus d’étoffer l’offre de formation, et donc d’investir car ces formations de qualité ont un coût. Plutôt que d’investir pour les enjeux d’avenir, le pouvoir politique se contente de gérer les flux de candidat·es par des capacités dans des formations qui coûtent peu et sont peu demandées. Pour le SNUEP-FSU, la formation professionnelle, notamment initiale, n’a pas à répondre aux besoins immédiats des entreprises, mais elle doit qualifier et donner à la jeunesse des outils d’émancipation, y compris ensuite via la formation tout au long de la vie. Trop d’entreprises ne raisonnent qu’à très court terme en matière de recrutements et de formation. Le code de l’éducation est très clair : le lycée pro prépare à une qualification professionnelle et à la poursuite d’études, il confère le premier grade universitaire.
Emmanuel de Lescure : alors qu’en 1985 lors de la création du bac professionnel, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Chevènement, annonçait 80% d’une génération au niveau bac, cet objectif n’a été atteint qu’au début des années 2010 et notamment grâce au développement du bac professionnel dont la part a fortement cru à la fin de la décennie 2000. Les néo-bachelier·es pro restent cependant peu nombreux parmi les étudiant·es inscrit·es dans les universités et récemment leur part a diminué : de 7,4% en 2012, elle s’est réduite à 3% en 2022. Or le bac pro représente un quart de l’ensemble des bachelier·es. A l’inverse, leur part dans les sections de technicien·nes supérieur·es augmente passant de 37 à 43%, dans les écoles d’ingénieur·es, les écoles de commerce et les facultés privées également, de 2,5 à 6%. Les bachelier·es pro sont globalement peu à poursuivre des études supérieures (15%), et seulement 4,5% vont à l’université (contre 7,7% en 2010), essentiellement faute de moyens d’encadrement adaptés. Où vont-elles et ils ? 43% dans les STS, beaucoup dans l’apprentissage. A l’université, leurs résultats restent plus faibles que ceux des autres bac. Mais cette différence s’amoindrit s’agissant des licences professionnelles, ce qui démontre que la réussite est possible quand on s’en donne les moyens.
Simon Bach : un quart des collégien·nes rejoint l’enseignement professionnel, avec une érosion de la voie technologique au bénéfice de la voie pro, une des conséquences de la réforme Blanquer. Le bac pro avait initialement vocation à l’insertion professionnelle, à la différence du bac technologique qui suppose une poursuite d’études.
Axel Benoist : oui, à l’origine, la voie techno forme des technicien·nes quand la voie pro forme des ouvrier·es qualifié·es, cette distinction demeure structurante. Les Instituts Universitaires du Travail (IUT) naissent en 1966, la voie technologique, le bac techno en 1968.
Simon Bach : leur coût nuit à l’ouverture de sections professionnelles en lycée. Ainsi mon lycée compte une seule section de conducteur·trice routier·e, quand il pourrait en ouvrir 3, mais il y a le coût des véhicules. Idem pour les voies technos : les STMG coûtent moins cher que les STI2D, qui nécessitent des laboratoires et des ateliers.
Yoann Vigner : les lycées agricoles accueillent près de 35000 élèves, et les lycées maritimes environ 2000. Ils relèvent des ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique. C’est la particularité pour ces établissements et l’enseignement professionnel dans ces domaines, dépendre de ministères professionnels. D’ailleurs, la FSU a pour mandat un ministère unique pour l’éducation et la formation professionnelle. L’enseignement professionnel agricole et maritime est une voie de réussite pour beaucoup d’élèves, mais elle demeure encore trop méconnue et considérée comme une voie de relégation par trop d’enseignant·es de collège. Clairement elle n’offre pas assez de places pour accueillir tous les élèves qui en font la demande. Cette voie a pourtant un double objectif d’insertion professionnelle (dans des secteurs dynamiques et d’avenir) et de poursuite d’études, de former les travailleurs et travailleuses et les citoyen·nes, d’où notamment, notre demande d’introduire l’enseignement moral et civique dans toutes les classes de bac pro. Enjeux-UA : le secteur a connu sous Macron de nombreuses réformes : quelles en seraient les lignes directrices, si elles existent ?
Yoann Vigner : Emmanuel Macron a voulu instrumentaliser l’enseignement professionnel. Par exemple, en essayant de le rattacher au ministère du Travail (par un secrétariat d’état), ou encore avec une place prépondérante donnée aux entreprises et leurs représentant·es, dans les Commissions professionnelles consultatives (CPC) qui participent à la construction des diplômes. Les syndicats de l’éducation en sont exclus depuis 2018. Sa politique repose sur l’« adéquationnisme », c’est-à-dire que l’enseignement doit répondre aux « besoins » des territoires locaux et des entreprises, tout comme la formation continue des adultes (FCA), ce qui conduit à une véritable assignation à résidence des élèves. Par ailleurs, les réformes de Macron visent à découper les diplômes en « blocs de compétences », véritable casse et mort annoncée des diplômes nationaux avec notamment des conséquences sur les conventions collectives.
Axel Benoist : nous voyons déjà les conséquences, par exemple dans la convention collective de la branche métallurgie, s’agissant des rémunérations désormais définies par le poste et non la qualification. Le diplôme est attaqué, pour basculer sur les compétences : on ne forme plus à un métier mais à un emploi, ce qui transforme peu à peu les LP en centre d’insertion. Le temps consacré aux savoirs baisse avec le nombre d’heures disciplinaires passées au LP au profit d’un formatage du savoir-être, d’une approche par compétences psycho-sociales. L’accent est mis sur le développement de l’apprentissage, l’intérêt du jeune ne guide plus la formation, mais l’intérêt immédiat de l’entreprise. Les grands défis ne sont pas pris en compte, qu’il s’agisse de la réindustrialisation, de la transition écologique, de l’accompagnement du grand âge. Et pour quel bilan ? Un million et demi de jeunes sans emploi, un taux de chômage qui augmente à près de 21 % chez les moins de 26 ans. lll
lllSimon Bach : l’enseignement technologique supérieur dans les lycées a subi une profonde réforme avec la loi Pénicaud de 2018, dite « pour la liberté de choisir son avenir professionnel ». Le nombre de places en STS a progressé mais selon une logique de vases communicants entre statut scolaire et apprentissage ; ce dernier passe à 45% contre 20% encore en 2015. Et ce essentiellement au profit de l’enseignement privé hors contrat, qui concentre 80% des apprenti·es en STS. Les régions favorisent ce mouvement, notamment l’Île-de-France, alors que les Hauts-de-France ou l’Alsace continuent à miser sur l’apprentissage public. Sous Macron prédomine la volonté d’ouvrir la voie technologique et professionnelle au marché. La nouvelle structuration des BTS en blocs de compétences, le découpage du diplôme avec donc une reconnaissance moindre de sa valeur rendent ces qualifications moins intéressantes pour les entreprises. L’idée, très libérale, est de rendre la ou le salarié·e responsable de sa formation et donc de son employabilité tout au long de sa vie professionnelle.
Emmanuel de Lescure : avec la loi de 2018, n’importe qui peut créer un CFA. On oublie les principes fondateurs de l’enseignement technologique et professionnel, qui supposaient de former à la fois l’individu, la ou le citoyen·ne, la travailleuse ou le travailleur en vue de son émancipation. Dans le cadre de la politique de l’offre chère à Macron, l’emploi devient une variable d’adaptation, le coût de la formation passe des entreprises au système éducatif. Les élèves doivent être préparés à occuper des emplois de proximité. Tout ceci pour diminuer le coût salarial pour les entreprises, avec l’embauche de personnels qu’elles auront testé via l’apprentissage et les stages, avec comme prétendu objectif la baisse du chômage quand celui-ci varie surtout en fonction du contexte économique. A l’université, les résultats des bachelier·es pros restent plus faibles, avec 70% de réussite contre 83% pour l’ensemble des bachelier·es. Mais 85% contre 90% s’agissant des licences professionnelles, ce qui démontre que la réussite est possible quand l’université s’en donne les moyens financiers et humains. Yoann Vigner : la baisse du nombre d’heures d’enseignement en voie pro, les formations qui sont passées de 4 à 3 ans (BAC PRO 3 ans), voire 2 (avec les 2nd Pro famille de métier à l’EN), illustrent une volonté politique de former a minima les élèves issus des classes populaires. Les publics désormais se mélangent au sein d’une même classe, adultes en formation pro, apprenti·es et élèves ; certains viennent chercher un bloc de compétence alors que les élèves poursuivent une scolarité ; ce mixage n’a pas prouvé son efficacité. Clairement, l’enseignement professionnel à la sauce Macron échoue, par exemple à former suffisamment de personnes pour assurer le remplacement de toute une génération d’agriculteurs et d’agricultrices qui part à la retraite ; ou à former suffisamment de personnes pour assurer l’accompagnement des seniors… Factuellement, par exemple, dans l’enseignement agricole, toutes les classes nécessaires ne sont pas ouvertes avec un ministre incapable de défendre son budget, alors qu’un agriculteur sur deux va partir en retraite.
Enjeux-UA : Que portent prioritairement la FSU et ses SN pour la voie pro, à un an des élections présidentielles ? La gauche politique est elle réceptive à nos analyses et revendications ?
Emmanuel de Lescure : la voie pro est un lieu privilégié pour tester des réformes pédagogiques, ainsi l’approche par compétences y a été testée très tôt, sans que cette transformation n’ait été mise en cause par les gouvernements successifs. Je suis dubitatif sur les ambitions des politiques sur ces questions. Depuis 2002, les diplômes doivent figurer au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) (sous l’égide de France compétence créée par la loi de 2018), qui découpe les diplômes en compétences. Qu’en dit la gauche ? Il lui faudrait repenser entièrement le système en priorisant l’avenir des élèves et des étudiant·es et non l’objectif exclusif et vain d’une stricte adaptation à l’emploi.
Axel Benoist : nous voulons la suppression de la tutelle du ministère du Travail, remettre au coeur de la voie pro l’intérêt premier des élèves. Pour cela il faut des moyens et du temps d’apprentissage des savoirs et permettre aux personnels de faire tout simplement leur métier, c’est-à-dire de former les élèves aux métiers, en permettant de penser leurs métiers et d’élever le niveau de qualification en poursuivant des études, mais également de former des citoyen·nes. Or il ne semble pas y avoir à gauche de prise de conscience de la force qu’a la voie pro initiale pour améliorer la société, et notamment pour les élèves des classes populaires.
Simon Bach : il en va de même pour la voie techno, il s’agit de redonner du sens au métier, la ou le technicien·ne doit maîtriser son sujet et cela passe aussi par une maîtrise de la part des enseignant·es. Et la réforme de la formation initiale ne va pas dans ce sens. Le SNES-FSU demande le retour d’une véritable démarche technologique au niveau bac et des ouvertures de places en STS public et en IUT. Tous ces éléments étaient absents du programme du NFP. Seule la suppression de Parcoursup, revendication centrale du SNES-FSU, avait été évoquée en juin 2024.
Yoann Vigner : la voie pro demeure un impensé dans les programmes de la gauche. Hollande avait en 2012 refusé de revenir sur le bac pro en 3 ans : le développement inconsidéré et sans contrôle, appui, de l’apprentissage s’est poursuivi. Or c’est une menace importante pour les lycées. Mais il ne s’agit clairement pas d’une priorité pour la gauche, alors que la voie pro accueille un public populaire, il s’agit donc aussi d’une question de cohésion sociale qui passe également par la revalorisation des métiers auxquels nous formons ; ceux-ci restent sous payés et sous considérés.







