Education

Entretien avec Fabienne Maillard

Enjeux 299 · 19 mai 2026

Fabienne Maillard : diplômes professionnels, intérêt général et logique néolibérale de « l'individu entrepreneur de sa carrière ».

Fabienne Maillard, Professeure des Universités en Sciences de l’éducation à l’Université Paris 8 Saint-Denis. Elle travaille sur les formations et les diplômes professionnels, ainsi que sur les politiques publiques qui les élaborent, les modifient et les suppriment. Auteure de nombreux articles et ouvrages, elle a notamment publié en 2015 : La fabrique des diplômés aux Editions Le Bord de l’eau ; et en 2019 avec Gilles Moreau, Le baccalauréat professionnel, un baccalauréat comme les autres ?, chez Octarès.

Enjeux-UA : les contenus et le répertoire des diplômes restent-ils définis par le souci de l’intérêt général ou du seul intérêt des employeurs ?

Fabienne Maillard : la réponse n’est pas simple. Si la création d’un diplôme, comme le baccalauréat professionnel, ou la suppression d’un diplôme tel que le BEP (brevet d’études professionnelles relève du ministre de l’Education nationale, les contenus des différentes spécialités (informatique, commerce, bâtiment, assistance aux personnes, etc.) sont élaborés dans le cadre de commissions paritaires, les Commissions professionnelles consultatives (CPC). Les premières ont été mises en place par le ministère de l’Education nationale en 1946, qui a donc été précurseur de ce modèle, suivi ensuite par les ministères du Travail et de l’Agriculture. Ce modèle a ensuite été imposé par la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 à l’ensemble des ministères certificateurs, autrement dit ceux qui délivrent des diplômes (Culture, Santé, Transports, Industrie, Armées, Intérieur…). Dans les commissions initiales, qui ont perduré jusqu’en 2019, siégeaient des représentant·es des pouvoirs publics, des organisations patronales, des syndicats de salariés, ainsi que des représentant·es des syndicats enseignants et des fédérations de parents d’élèves dans un quatrième collège, celui des “personnes qualifiées”. C’est donc sous l’égide du dialogue social que sont conçus les contenus des diplômes, même si certains ministres n’hésitent pas à s’en affranchir, comme l’a fait Xavier Darcos lorsqu’il a supprimé, peu après son arrivée à la tête de l’Education nationale en 2007, le cursus de formation du BEP et généralisé la préparation en 3 ans du bac pro, contre l’avis unanime des organisations syndicales et patronales. Envisager le patronat comme un ensemble homogène ne me semble pas non plus très approprié puisque les positions des organisations patronales peuvent être très différentes, comme celles des entreprises qui y adhèrent. Les PME peuvent par exemple défendre le CAP et réclamer des diplômés spécialisés, alors que les très grandes entreprises préfèrent recruter à des niveaux de diplômes plus élevés et sont moins attachées à des “métiers”. Elles ne défendent pas les mêmes intérêts et peuvent avoir des conceptions très divergentes de leurs “besoins” et des réponses à y apporter. Depuis la loi de 2018 “pour la liberté de choisir son avenir professionnel”, les CPC sont devenues inter-ministérielles et on en compte seulement 11 (soit moins que pour le seul ministère de l’Education nationale auparavant). Elles rassemblent moins de personnes malgré une charge plus lourde, et sont moins arrimées au dialogue social. Et avec la disparition du collège des “personnes qualifiées”, les syndicats enseignants en ont été exclus.

Enjeux-UA : l’adéquation entre les contenus des formations et des diplômes d’une part, et les besoins immédiats des entreprises est-elle réalisable ? Souhaitable ?

Fabienne Maillard : comme l’ont montré de très nombreux travaux d’économistes, de statisticien·nes comme de sociologues, qui se répètent depuis une cinquantaine d’années, l’adéquation entre formation et emploi est un mythe, sauf pour ce qui concerne les professions dites “réglementées”, qui exigent un diplôme précis pour occuper un emploi particulier. Mais même dans ce cas, comme le montre l’exemple de la médecine, l’adéquation peut faire défaut en raison d’un numerus clausus inadapté. Bien que les formations professionnelles visent des emplois-cibles, entre le moment où elles sont conçues et celui de la sortie des premier·es diplômé·es, beaucoup d’évènements peuvent se produire. La pénurie de main d’oeuvre ne s’explique pas par une inadéquation de la formation aux besoins des entreprises. Bien que les jeunes soient très nombreuses et nombreux dans les formations du BTP et de l’hôtellerie-restauration, ils le sont moins à vouloir y occuper un emploi ou à le conserver, tout simplement parce qu’elles et ils y sont pas convenablement traité·es. Invoquer cette adéquation comme le fait régulièrement le président de la République, Emmanuel Macron, relève de l’idéologie et ne peut conduire qu’à l’échec, comme sa politique visant à réindustrialiser la France, qui semble déjà avoir fait long feu. L’économie est constamment bousculée par des crises imprévisibles comme une pandémie mondiale, une guerre ou un choc pétrolier, qui rendent faillibles les prévisions en matière d’économie et de marché du travail. Lorsque l’économie vacille, ce n’est pas la faute de la voie professionnelle, et certainement pas celle de ses jeunes diplômé·es. Par ailleurs, comme les entreprises sont très présentes dans la conception des diplômes et dans la formation, puisqu’elles accueillent un grand nombre de stagiaires chaque année et participent aux évaluations, faire porter une partie de la responsabilité des problèmes du système d’emploi au ministère de l’Education nationale n’a pas de sens. Quant à souhaiter l’adéquation entre formation et emploi, ce serait très déraisonnable si l’on se réfère à l’histoire récente : désindustrisalisation, délocalisations en chaîne, territoires entiers délaissés, sans parler des mauvaises conditions de travail et de salaire qu’offrent certains secteurs d’activité, comme celui de l’aide aux personnes… Enjeux-UA : à douze mois d’une échéance électorale majeure, quels seraient selon vous les enjeux à mettre en avant dans le domaine de la formation professionnelle et technologique, notamment sous statut scolaire? Ces enjeux vous paraissent-ils aujourd’hui suffisamment pris en compte dans les débats politiques?

Fabienne Maillard : bien que l’enseignement professionnel ait visiblement beaucoup attiré l’attention de l’actuel président de la République, dont les conférences de presse annonciatrices de nouvelles réformes figurent en première place sur le site Eduscol du ministère de l’Education nationale, on ne peut pas dire que ces réformes aient suscité d’importants débats politiques. Une certaine attention leur a été portée en raison de plusieurs mouvements sociaux portés par les enseignants des lycées professionnels, mais les media ont des intérêts volatiles. La voie professionnelle n’est pas la plus visible, loin de là, mais elle a aussi quelques désavantages pour être mieux connue : elle forme surtout des jeunes issu·es des milieux populaires, à des métiers d’ouvrier·es, d’employé·es et de technicien·nes qui rassemblent plus de la moitié de la population active, mais qu’on a tendance, en France, à regarder de haut ; elle est également complexe et les réformes incessantes qu’elle subit ne facilitent pas sa connaissance. Les chercheurs et chercheuses sont donc elles et eux aussi peu nombreux à s’y intéresser. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017, la voie professionnelle fait l’objet de réformes permanentes, qui ont plus souvent fait appel au passé qu’à l’avenir au nom de la valorisation des métiers, de la main, du chef d’œuvre… tout en étant régulièrement interrompues. Si les discours se veulent puissants, en dépit de leur passéisme et de leurs infondés, ils sont aussi totalement versatiles. On pourrait croire à une totale improvisation, tant il est difficile d’identifier les principes qui les organisent. Ils semblent sans structure et suivent une idée après l’autre, en contrevenant totalement aux exigences du dialogue social. Tout cela produit un brouillage de ce qui désigne l’enseignement professionnel et ses diplômes, aussi bien pour les enseignant·es, pour les jeunes et leurs familles, qui l’ont beaucoup fait savoir, que pour les employeurs. Quelle confiance les entreprises peuvent-elles accorder à des diplômes qui changent tout le temps et à des politiques imprévisibles ?

Enjeux-UA : comment expliquer ces réformes continues ?

Fabienne Maillard : c’est une question ouverte. On peut faire des constats et proposer des hypothèses. Ce mouvement de réforme n’est pas totalement nouveau puisqu’il caractérise depuis un moment la voie professionnelle, comme je l’ai beaucoup souligné dans mes travaux. Il a cependant terriblement accéléré depuis 2017 puisqu’une réforme par an avait été promise, ce qui ne relève plus du mouvement, mais du bouleversement permanent. Par ailleurs, c’est l’apprentissage qui a tiré les bénéfices de l’intérêt soudain porté à la formation professionnelle initiale, grâce à des aides financières publiques tellement élevées qu’elles ont alerté la Cour des comptes. C’est une sorte de privatisation de la formation professionnelle initiale qui semble se profiler, sachant que la formation continue fait déjà l’objet d’un marché profitable depuis la loi de 1971 et que les formations privées ont également le vent en poupe dans l’enseignement supérieur ; 27% des étudiant·es sont désormais inscrit·es dans le privé, chiffre qui a explosé depuis 2010. Mais les CAP et les baccalauréats professionnels peuvent-ils vraiment se développer dans le privé sans les subsides de la puissance publique ? C’est surtout une logique de déstabilisation des diplômes qui me semble se dessiner de plus en plus nettement, au profit de certifications diverses. Le découpage des diplômes en blocs de compétences, devenu obligatoire depuis la loi de 2018 pré-citée, va dans ce sens. Ces “blocs” (terme plutôt mal choisi) sont en effet supposés s’agréger à partir de diplômes et titres relevant d’autorités différentes pour faire en sorte de favoriser l’employabilité de chacun et chacune tout au long de la vie. On devrait ainsi pouvoir décrocher un bloc ici, un autre là, y associer un certificat de qualification professionnelle ou une micro-certification, sur le principe des légos, et pouvoir circuler avec agilité sur le marché du travail. Tout le monde devrait ainsi pouvoir faire son marché dans l’ensemble des certifications d’amplitudes et d’objectifs variables, en y mettant de sa poche. Derrière ces promesses de sécurisation des parcours professionnels, via des formations certifiées, par des badges numériques dans le cas des micro-certifications (et peut-être bientôt dans le cas des blocs de compétences), lesquelles peuvent être délivrées à partir de 7 h de formation, c’est un nouveau pas dans la déstructuration de l’Etat social qui me semble avoir lieu. Dans la logique néolibérale, chaque individu doit devenir « entrepreneur de sa carrière », se responsabiliser et donc être in fine responsable de son parcours professionnel. La loi de 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel s’inscrit dans cette logique, qui peut être difficile à saisir à force d’être brouillée par des réformes multiples. Dans l’avenir proche, devra-t-on se munir de portefeuilles de certifications et de badges numériques régulièrement renouvelés pour garantir nos compétences et notre employabilité ? Dans la mesure où tous les actifs sont concernés ou en voie de l’être par les questions d’éducation et de formation tout au long de la vie, notamment avec un âge de départ à la retraite qui ne cesse de reculer, et dans un contexte de rapports sociaux défavorables aux salarié·es, l’enjeu politique est considérable et s’en préoccuper devrait constituer un impératif des discussions à engager avant les prochaines élections.

13-fabrique-diplome.webp

13-le-bac-pro-un-baccalaureat-comme-les-autres-533x705.webp


À lire aussi dans ce numéro (Enjeux 299)