Mondes postcapitalistes
Entretien avec l'historien Jérôme Baschet : penser, à partir de l'expérience zapatiste, les mondes possibles au-delà du capitalisme.

Entretien avec Jérôme Baschet
Enjeux-UA : quelle a été la genèse de ce recueil de textes sur un autre monde possible que celui du capitalisme ?
Jérôme Baschet : avant de co-diriger ce volume, nous avions déjà réfléchi à la manière d’aborder l’anticipation des mondes postcapitalistes, Laurent Jeanpierre avec son livre La perspective du possible, et en ce qui me concerne avec Adieux au capitalisme, publié il y a une dizaine d’années et directement inspiré de l’expérience zapatiste au Chiapas. Nous avons voulu reprendre la question de manière plus ample, à partir de l’idée que le capitalisme n’étant pas seulement un système économique, mais un type d’organisation sociale - ou, disons, une civilisation -, on ne pouvait pas aborder le postcapitalisme en s’en tenant aux questions économiques. Il fallait donc, de proche en proche, tenter d’explorer à peu près tous les aspects concernant l’existence humaine, de l’écologie des savoirs et de l’éducation à l’éthique, en passant, par exemple, par la famille, les arts, le rapport aux animaux, ou encore le vieillissement ou la temporalité… Cela ne pouvait être entrepris que de manière collective, et c’est pourquoi le volume fait appel à 77 auteurs et autrices, de tous les continents et aux profils très variés : chercheur·euses en sciences sociales ou sciences de la nature, mais aussi juristes, paysan·nes et hommes et femmes marins, acteurs et actrices des mondes associatifs et militant·es… La manière de pratiquer l’anticipation postcapitaliste a dû être repensée en profondeur, pour éviter notamment ce que l’on peut qualifier d’utopisme abstrait, produisant le plan d’une société idéale pensée par avance dans ses moindres détails. Par ailleurs, alors que les anciens projets de dépassement du capitalisme restaient pris dans l’hypothèse d’une extension de l’histoire occidentale à toutes les régions du globe, il est désormais indispensable de prêter attention aux postcapitalismes ancrés dans d’autres histoires. C’est pourquoi nous parlons de mondes postcapitalistes, au pluriel : il n’y a pas une seule manière de penser la sortie du capitalisme et les mondes postcapitalistes expérimenteront des formes d’existence très différentes les unes des autres, ce qui n’exclut pas qu’ils puissent partager des points communs - à commencer par la même libération à l’égard de la destructivité capitaliste. Enjeux-UA : comme peut le proposer Paul Magnette dans ses derniers textes, l’ouvrage aborde le dépassement du capitalisme sous de nombreux aspects (rapport de classe, patriarcat, conquête du temps, écologie…), mais comment relier toutes ces luttes ? Autour de quelles idées communes qui dessinent un monde postcapitaliste ?
Jérôme Baschet : il faut en effet prendre en compte de nombreuses dimensions, telles que les rapports de classe, la domination patriarcale, l’oppression coloniale et les discriminations raciales, mais aussi le rapport extractiviste à une nature dont l’homme se dissocie, ou encore les manières d’être individualistes et compétitives. Certains de ces traits, comme le patriarcat ou le colonialisme, sont antérieurs au capitalisme, mais celui-ci les a reconfiguré en profondeur. Au final, ce qui relie toutes ces dimensions, c’est le lien qu’elles entretiennent avec les logiques capitalistes, soit qu’elles contribuent à l’impératif fondamental d’accumulation illimitée du capital, soit qu’elles contribuent à la reproduction des rapports sociaux et des modes d’existence rendant possible l’accumulation du capital. Les différentes luttes contre ces oppressions spécifiques peuvent donc légitimement revendiquer leur autonomie, même si cultiver leur commune dimension anticapitaliste leur permet de gagner en force. De même, les mondes postcapitalistes, quoique multiples et divers, ne sont pas voués à rester séparés les uns des autres, en s’enfermant dans des identités closes. Les différences n’excluent pas les circulations et les échanges. Et il faudrait tester la capacité de quelques principes à acquérir une portée largement reconnue : par exemple, l’impératif d’une vie bonne de toutes et tous, la nécessaire préservation de l’habitabilité de la Terre, l’entraide et le soin, ou encore le commun, dans le double sens d’un égal accès de toutes et de tous aux ressources inappropriables et d’une égale participation de toutes et tous aux décisions relatives à la vie collective - soit le fondement d’une démocratie réelle d’autogouvernement.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz
