Service public ou barbarie
Entretien avec Arnaud Bontemps (Nos services publics) : le service public comme « utopie réelle » face aux tentations autoritaires.

Arnaud Bontemps est haut fonctionnaire. Fondateur du collectif Nos services publics, il en est aujourd’hui co-porte-parole, avec Lucie Castets et Prune Helfter-Noah. Il vient de publier, Service public ou barbarie, aux éditions de La Découverte (mars 2026). Ce titre évocateur est directement inspiré d’une importante revue d’orientation marxiste, animée notamment par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, Socialisme ou barbarie, entre 1949 et 1965.
Enjeux-UA : en quoi le service public peut-il constituer une « utopie réelle » face aux tentations autoritaires, en France comme ailleurs ?
Arnaud Bontemps : nous vivons la fin d’un modèle économique qui prédominait depuis les années 1980 et qui, aujourd’hui, se révèle incapable de tenir ses promesses. La croissance s’essouffle depuis des décennies. En son nom pourtant, les gouvernements affaiblissent méthodiquement les services publics et les protections collectives, présentées comme autant d’entraves à l’économie, tout en accélérant la destruction des ressources naturelles et le dérèglement climatique. Le tout sous couvert de concurrence, alors même que les dirigeants capitalistes en semblent sortis, referment les frontières et consolident des logiques de monopoles, y compris par la guerre. En France, à force de compresser les moyens des services publics malgré l’augmentation des besoins sociaux, on a fracturé la société. D’un côté, des classes populaires reléguées vers des services publics dégradés ; de l’autre, ceux qui peuvent naviguer entre les meilleurs services, accèdent aux meilleures offres, publics dans le cas des classes préparatoires aux grandes écoles ou des CHU, privées quand les places manquent dans les crèches ou, quand l’école du quartier est mal rénovée. Le service public constitue une réponse à ces déséquilibres. C’est un projet social et politique d’une puissance insoupçonnée, sans doute le coin le plus efficace enfoncé dans le capitalisme que l’on ait réellement institué. Qu’est-ce que c’est que le service public ? C’est une réponse aux besoins essentiels de la population - santé, éducation, transports - déployée en dehors du marché, rendue possible par un financement socialisé. Il permet que chacun puisse satisfaire ces besoins et en fasse des droits. Cette sortie du marché résulte de choix politiques. Elle pourrait demain concerner de nouveaux secteurs. L’alimentation, par exemple, reste largement abandonnée au marché, qui comprime les revenus des agriculteurs et limite l’accès à une nourriture saine, dans un modèle écologiquement et socialement insoutenable. Une sécurité sociale de l’alimentation permettrait d’en faire un droit, indépendant du portefeuille de chacun, tout en garantissant des revenus dignes aux producteurs. C’est en ce sens que le service public constitue une « utopie concrète ». Ce n’est pas le rêve du Grand Soir, c’est déjà tangible : près d’un quart des richesses annuelles de la France sont produites par le service public, en France en dehors du marché. Les services publics rendent compatibles liberté et égalité - on n’est vraiment libre que lorsque nos besoins essentiels sont garantis. Ils proposent un horizon de progrès débarrassé de l’injonction à l’accumulation marchande.
Enjeux-UA : sans parler de retour à un âge d’or dont vous montrez qu’il n’a jamais existé, quelles seraient les deux ou trois principales ruptures qu’un pouvoir politique devrait mettre en œuvre pour mettre fin à l’affaiblissement des services publics ?
Arnaud Bontemps : on peut observer une grande cohérence dans les politiques qui sapent les services publics : réduire les dépenses, donc imposer l’obéissance aux agent·es et dépolitiser les enjeux auprès des citoyen·nes. Il nous faut inventer une cohérence en tous points alternative : considérer les services publics comme une réponse aux besoins, donc faire de leurs agent·es des acteurs et des actrices des analyses et des évolutions nécessaires et démocratiser les services publics à tous les étages. Cela suppose notamment de renouer avec l’esprit du statut de 1946, qui rompt avec la logique d’obéissance qui existait sous Vichy, pour lui préférer la notion essentielle de « responsabilité » des agent·es. C’est un principe démocratique fondamental, déjà proclamé en 1789 : les citoyens doivent pouvoir demander des comptes à chaque agent·e public·que sur ses missions. Mais les agents publics n’auront pas raison tous seuls : dans tous les secteurs, il faut construire de la démocratie, donc donner du pouvoir aux usager·es. C’est un travail largement devant nous, mais fondamental pour garantir que les services publics répondent structurellement aux besoins de la population. Si, par exemple, des habitant·es tiré·es au sort disposaient du pouvoir d’évaluer l’action du commissaire d’un quartier, les politiques de sécurité en seraient très certainement transformées. Le tirage au sort ne fonctionnera pas partout : dans d’autres domaines, comme la banque, cela peut passer par des espaces de confrontation entre acteurs, entre ONG et institutions financières par exemple. Enfin, certains verrous doivent être levés. L’ordre d’examen budgétaire au Parlement - recettes précédant obligatoirement les dépenses - n’est ainsi pas neutre : il conditionne profondément les choix publics.
Enjeux-UA : En quoi le traitement des agent·es des SP est-il révélateur d’une volonté soit d’affaiblir, soit de renforcer le rôle des services publics ?
Arnaud Bontemps : Je crois qu’on ne peut pas défendre l’intérêt général contre celles et ceux qui le mettent en œuvre au quotidien. Partout dans le monde, on voit les gouvernements autoritaires fondre sur les services publics pour amoindrir ce qu’ils représentent comme possibilité démocratique. Cela commence toujours par supprimer leurs moyens, donc s’attaquer à leurs agent·es. Mais c’est également un piège à propos duquel nous devons être vigilant·es : on ne pourra pas défendre le service public pour les fonctionnaires et par les fonctionnaires. D’où l’importance de porter un discours centré sur le sens du service public, la capacité à bien faire notre travail, plutôt que sur les conditions de travail. Ce n’est qu’à cette condition que l’on pourra mettre en évidence qu’agent·es comme usager·es sont aujourd’hui confronté·es aux mêmes logiques austéritaires. Cette jonction entre agent·es et citoyen·nes est l’avenir de nos combats : c’est elle qui permettra la construction d’une majorité sociale autour du projet de société que constitue le service public.
