Les mots du néolibéralisme : le mérite
Troisième volet de la série : pourquoi la rémunération « au mérite » ne tient pas ses promesses dans les services publics.
« Enjeux » poursuit sa série d’articles interrogeant quelques mots du néolibéralisme et leur sens au regard des politiques gouvernant les services publics.
MÉRITE
Le sens commun voudrait considérer que la motivation d’une rémunération au mérite garantisse une meilleure qualité du l’activité professionnelle. La paye au mérite apparaît alors comme une mesure de bon sens capable de susciter l’engagement de l’agent·e tout en améliorant le service public. Pourtant les études ne manquent pas, y compris dans les rapports institutionnels, qui mettent en doute cette apparente évidence. Tout d’abord parce que la mesure du mérite est complexe et que les effets réels de la part personnelle de l’activité d’un·e agent·e sur la qualité du service public sont difficilement évaluables. C’est donc souvent davantage une conformité comportementale qui est appréciée, que les résultats objectifs de l’action qui est mise en valeur. De ce fait, la paye au mérite est facilement biaisée par la seule mesure d’une soumission à la demande hiérarchique qui est loin de garantir l’amélioration de l’action dans des perspectives d’intérêt général. Cette inscription de la rémunération différenciée dans des stratégies managériales produit un renforcement des inégalités, dont sont particulièrement victimes les femmes, les agent·es ayant des petits salaires ou des statuts précaires. Mais si malgré la faiblesse de ses effets qualitatifs, le salaire au mérite reste une volonté politique, c’est qu’il obéit à une autre finalité : renforcer le pouvoir hiérarchique et la soumission des fonctionnaires, finalité qui est loin d’avoir prouvé ses vertus sur l’amélioration des services publics.
Les études et rapports ont, au contraire, mis en évidence d’autres enjeux pertinents pour améliorer le service public. Le plus essentiel est celui du sens de l’action du fonctionnaire qui reste le vecteur essentiel de son engagement, d’autant plus s’il peut se nourrir d’une formation permanente permettant le développement des compétences professionnelles. Il importe aussi que l’action de l’agent·e puisse se sentir confortée par une reconnaissance par l’État, autant par la revalorisation des salaires et l’amélioration des conditions de travail que par un discours politique rappelant le rôle essentiel des services publics dans la vie quotidienne des citoyen·nes comme dans la perspective d’une plus grande justice sociale.
Paul Devin