Entretien avec Ludivine Bantigny
L'historienne Ludivine Bantigny : battre l'extrême droite, l'héritage du Front populaire et les forces d'une gauche à rassembler.

Ludivine Bantigny a été maîtresse de conférences en histoire de 2005 à 2020. Elle choisit alors de poursuivre son enseignement dans le secondaire. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages dont « Une histoire globale des révolutions », en codirection avec Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre et Eugénia Palieraki, La Découverte, 2023 « Battre l’extrême droite », Croquant, 2024 « Nous ne sommes rien, soyons toutes ! ; Histoire de femmes en lutte et de luttes féministes, de la Révolution française à nos jours », Seuil, 2025 « La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui », La Découverte, 2026.
Enjeux-UA : le Front populaire est né en surmontant de profondes divisions politiques à gauche : quel a été le poids de l’opinion publique dans ce processus ?
Ludivine Bantigny : plutôt le « peuple de gauche » que « l’opinion publique », tant ce dernier concept est fuyant, modelé à l’époque par la grande presse dont une partie est proche de l’extrême droite, comme les journaux détenus par le parfumeur milliardaire François Coty, l’empire Bolloré de ce temps. On imagine mal aujourd’hui le degré des divergences et des détestations réciproques au sein des partis de gauche et des syndicats dans les années 1930. Pourtant, socialistes, communistes et anarchistes se retrou-vaient globalement dans les analyses marxistes et matérialistes, la lutte des classes, le rejet du capitalisme, et la confirmation par la crise de 29 des limites de la loi du marché. Le parti radical, lui, ne se reconnaît pas dans la lutte de classes, il reste persuadé que la société est réformable progressivement et se retrouve dans la Troisième République, y compris socialement conservatrice. La gauche française ne parvient pas avant 1934 à surmonter une double opposition idéologique et stratégique, entre SFIO et PC, ainsi qu’entre la CGT (proche des socialistes) et la CGTU (proche du PC). On peine à se représenter de nos jours la détestation voire la haine des dirigeants du PC contre la SFIO qualifiée de « social fasciste ». D’où le rôle fondamental de ce peuple de gauche qui finalement s’auto-organise localement dans un front commun anti fasciste, intégrant les syndicats, les coopératives, les associations, dans un climat d’effervescence unitaire dès 1933 face à l’arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne (janvier) et surtout après le 6 février 1934. Il s’agit en effet d‘abord de défendre la République, au-delà des divergences sur les contenus d’une future « République sociale ». Le 12 février ont lieu dans toute la France de gigantesques manifestations, et à Paris elle se mène au nom de l’unité et de la réconciliation, encore une fois sous la pression de « la base ». Il n’y aurait pas eu de Front populaire sans cette formidable poussée populaire locale, née de la prise de conscience à gauche de la gravité de la situation internationale après la victoire du fascisme en Italie en 1922 puis du nazisme en 1933, la conscience d’une « Internationale de la mort ». Les témoignages concrets affluent de la part de militants allemands anti nazis, qui décrivent l’écrasement des partis ouvriers et des syndicats, de la répression féroce et des premiers camps de concentration. Les partis de gauche français mettent sur le même plan que fascistes et nazis, les ligues comme Solidarité française, les Jeunesses Patriotes, les Croix de Feu, même si en réalité ces organisations sont idéologiquement hétérogènes. L’évolution ultérieure du colonel de La Rocque, résistant, déporté en Allemagne, ses déclarations publiques et internes révèlent un homme opposé aux régimes fascistes, mais désireux d’une République autoritaire, hostile à la lutte des classes, partisan d’une France qui serait fondée sur le triple respect du travail, de la Famille et de la Patrie, slogan que lui empruntera Vichy. Daniel Guérin, alors jeune militant à la gauche de la SFIO, écrit dans son livre « La Peste Brune » (1933), la vitesse foudroyante avec laquelle les nazis ont imposé leur pouvoir absolu sur la société allemande, d’où la nécessité en France de réagir très vite. Or la gauche s’organise, mais lentement. La décision de Staline de désigner l’Allemagne comme principale menace entraîne le ralliement du PC à l’unité contre le fascisme, à travers le Rassemblement puis le Front populaire (1935).
Enjeux-UA : la CGT s’est alors réunifiée : a-t-elle eu un rôle dans le rassemblement des partis notamment entre SFIO et PC ?
Ludivine Bantigny : il paraît clair qu’aujourd’hui les principales organisations syndicales poussent à la fédération des gauches contre la menace du RN. Dans les années trente, c’est plutôt le rapprochement des gauches qui permet la réunification entre CGT et CGTU au congrès de Toulouse en 1936, un évènement très important du fait de sa force mobilisatrice dans le salariat français. La CGT réunifiée joue évidemment un rôle important dans les grèves de mai juin 1936 mais aussi dans les mouvements qui ont suivi pendant des mois, moins connus. Le programme de la CGT comprenait des aspects économiques, tels que les nationalisations, la planification économique, qui furent sources d’inspiration pour le Front populaire. Le PC n’a alors pas souhaité reprendre à son compte les nationalisations, en partie par crainte d’effaroucher l’électorat des classes moyennes et donc le Parti radical. Le Front populaire n’a du reste pas eu vraiment les moyens de mettre en œuvre sa politique économique, largement d’inspiration keynesienne, fondée sur la relance de la consommation sur le modèle du New deal alors lancé avec succès par Roosevelt aux États-Unis. Léon Blum a mené une politique fondée sur la demande, avec l’augmentation des salaires, des pensions, les retraites, mais il s’est heurté au Mur d’argent, avec notamment l’évasion fiscale très importante. Il avait beaucoup réfléchi dans les années précédentes aux questions de socialisation ou de nationalisation des grandes entreprises, des assurances et des banques, l’idée était que leurs bénéfices allaient financer les biens communs, la lutte contre le chômage, les grands travaux. Mais le PC ne voulait pas inquiéter le Parti radical, notamment son aile droite, dont Blum écrivait qu’elle constituait des radicaux « douteux », mais nécessaires à sa majorité parlementaire. À l’époque, comme aujourd’hui, se posait le problème du périmètre des alliances à gauche : jusqu’où aller pour préserver une certaine cohérence et installer le pouvoir de gauche dans la durée. Or dès l’origine, le ver était dans le fruit avec la présence dans le Front populaire d’une « gauche de droite », qu’incarnait assez bien Édouard Herriot, figure importante du radicalisme.
Enjeux-UA : votre livre dévoile, ou confirme, le rôle non négligeable de militantes politiques ou syndicales dans ce printemps 1936 : comment l’inscrire dans l’histoire des luttes féministes ?
Ludivine Bantigny : le Front populaire s’inscrit en effet dans le lent et grand mouvement féministe qui débute au 19e siècle avec la revendication du droit de vote mais qui ne s’y limite pas. Nul hasard si Cécile Brunschvicg, une des trois sous-secrétaires d’État nommées au gouvernement en 36 par Léon Blum, fut présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes. Mais ce ne fut pas une priorité pour Blum, pourtant personnellement partisan mais débordé par les évènements - il ne s‘attendait pas aux grèves du printemps - par ailleurs profondément légaliste et respectueux du programme du FP. Or celui-ci ne prévoyait pas le droit de vote des femmes qui s’était heurté à l’hostilité des radicaux modérés au Sénat, avec notamment des propos d’une incroyable misogynie. D’où un vote favorable d’autant plus unanime à la Chambre des députés que l’on savait l’opposition du Sénat : une grande occasion manquée. Enjeux-UA : le souvenir du Front populaire garde-t-il selon vous aujourd’hui une importance politique, notamment dans le contexte d’une forte menace de l’extrême droite et du retour des risques de guerre ?
Ludivine Bantigny : la comparaison s’impose, en dépit de différences de contextes. Il ne faudrait pas limiter le FP à « l’embellie » du printemps 36. La politique ultérieure de Blum est restée plutôt libérale sur un plan économique. Il n’a pu mener, faute de moyens financiers, de politique de grands travaux, d’installation d’un grand régime de retraites ou de fond d’indemnisation des chômeurs. Or la question économique n’est pas déconnectée de celle de l’extrême droite. Une partie des chômeurs victimes de la crise ont pu basculer du côté de l’extrême droite, d’autant que l’inflation aggrave leur situation. Il a donc manqué un programme solide face aux puissances économiques et financières. Fait peu connu : Émile Labeyrie, le nouveau gouverneur, socialiste, de la Banque de France, partisan de l’instauration d’un contrôle des changes pour lutter contre l’évasion fiscale, se heurte au refus de Vincent Auriol, ministre, lui aussi SFIO, des Finances qui lui oppose une politique de persuasion des financiers, une orthodoxie fiscale, afin d’attirer les capitaux. D’où une question de stratégie : les gauches doivent-elles s’appuyer sur les luttes sociales ? Ce ne fut pas le choix du gouvernement de Léon Blum, soutenu par Maurice Thorez avec sa célèbre formule selon laquelle « il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». La loi sur l’arbitrage obligatoire peut d’ailleurs se lire comme une entrave au droit de grève, dans un contexte où la priorité était de revitaliser l’économie. C’est pourquoi le rapport de force revient rapidement au patronat, désireux de retrouver toute son autorité après le choc des occupations d’entreprises. Cette pusillanimité du FP s’explique aussi par l’arrière-plan international, d’où l’appel par Blum à une union sacrée en 1938 du PC jusqu’au libéral Paul Reynaud. Blum avait été chef de cabinet du ministre socialiste Marcel Sembat, aux débuts de la Grande Guerre, dans le gouvernement justement d’« Union sacrée ». En définitive, beaucoup de mesures progressistes auront été sabotées par les radicaux, dans les domaines de la fiscalité, des droits des femmes, des colonies… Radicaux qui finissent par renverser Blum en juin 1937. Le Parti radical d’alors ressemble au PS d’aujourd’hui, très divisé, avec une aile droite qui ne veut ni de l’unité de la gauche, ni d’une véritable politique de gauche. Mais la question de l’unité va au-delà des partis, elle interroge aussi le mouvement associatif et le mouvement syndical. La gauche est vaste ! Et a besoin de toutes ses forces.


