Du FN au RN : continuités ou rupture ?
Les politistes Patrick Lehingue et Bernard Pudal analysent le « succès » du RN et interrogent la prétendue mue néogaulliste du parti.

Patrick Lehingue, professeur de science politique à l’université Jules Verne de Picardie, et Bernard Pudal, professeur de science politique à l’université Paris 10 Nanterre, viennent de publier Du FN au RN. Les raisons d’un succès, PUF, janvier 2026.
Enjeux-UA : le RN se présente depuis quelques années comme un mouvement néo gaulliste, l’équivalent du RPR des années 70 : s’agit-il d’une réelle évolution entre FN et RN ou la matrice reste-t-elle la même ?
Bernard Pudal : cette filiation et prétendue équivalence est en fait une profession de foi de certains responsables du RN tardivement arrivés (J.P. Tanguy par exemple) ou plus récemment de Marine Le Pen elle-même qui en l’espèce n’hésitait pas, au début des années 2010, à tuer le Père, lequel, nostalgique de l’Algérie Française était un anti gaulliste acharné. Au delà des discours et des fausses généalogies, une chose est d’affirmer discursivement l’importance de l’État ou des services publics ; une autre est de constamment les affaiblir dans les faits à l’occasion des votes des parlementaires RN lors de la discussion budgétaire de l’automne dernier. J.M. Le Pen était jusqu’en 2005, un reaganien convaincu. Sa fille et Jordan Bardella (qui, dans ses « mémoires », se réclame plutôt, ne doutant de rien, de Napoléon) s’éloignent de leur programme interventionniste pour renouer, à mesure qu’ils se rapprochent du pouvoir, avec un néo libéralisme à peine tempéré : baisse des impôts, baisse des dépenses publiques, déréglementations.
Enjeux-UA : quelles sont selon vous les raisons de fond de son attractivité ?
Bernard Pudal : dans notre ouvrage, nous rappelons la fameuse citation du cinéaste Jean Renoir dans son fameux film « la règle du jeu » (1939) : « Tu comprends, sur cette Terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons ». Puis nous recensons une bonne soixantaines de « raisons », de motivations, de causes relevées par des concurrent·es, des journalistes ou des spécialistes de l’extrême droite, la moindre n’étant pas l’argument, mille fois ressassé, et au fond, « pas même faux » : « eux au moins, on n’a pas encore essayé ». En fait, on commet une erreur de perspective en cherchant dans le FN puis le RN les raisons de l’enkystement électoral de cette formation. Contre une vision étroitement politologique, il faut donc ici dissocier le degré de solidité d’une organisation qu’on peut ici ramener au rang de petite entreprise familiale à fonctionnement népotique, de ses impressionnantes performances électorales. Les raisons de ce singulier succès ne sont pas à rechercher dans le parti lui-même, ni dans ses relais militants locaux, le plus souvent inexistants, mais à l’extérieur de celui-ci, dans le passage progressif d’une configuration sociopolitique relativement stabilisée de 1945 au milieu des années soixante-dix, à une nouvelle configuration, dont, par effet d’aubaine, le FN a su tirer bénéfice sans en être l’instigateur. Ce n’est pas (au choix) dans le charisme, l’habileté ou la malignité de ses porte-parole successifs - père ou fille -, dans le nombre, l’activisme ou l’enthousiasme - très relatifs - de ses militant·es, dans l’ambivalence - pour le coup, assez fonctionnelle - de ses postures idéologiques ou prises de position programmatiques… qu’on découvrira les causes des fortunes diverses de ce parti. Nous distinguons dans la troisième partie de notre ouvrage quatre séries causales ou conditions de possibilité : la « Crise économique » et la montée des insécurités sociales ou l’intensification des concurrences pour la répartition de ressources rares ; les déstructurations du champ politique ; les effets politiques de la duplicité du système scolaire ; la régression vers le sens commun national ou la renaissance du nativisme.
Enjeux-UA : en quoi la “duplicité” du système scolaire contribue-t-elle à son succès ?
Bernard Pudal : le niveau de diplôme est la variable la plus prédictive du vote RN. Ce constat statistique fait spontanément l’objet d’une interprétation dominante : les gens voteraient FN parce que, n’ayant pas de diplômes, ils seraient dépourvus d’esprit critique. Ce court-circuit interprétatif mérite d’être récusé en doute. L’équation « esprit critique - études supérieures » est le plus souvent une forme « d’intellectualo centrisme ». Il suffit de rappeler le ralliement de nombre d’intellectuel·les et de fractions entières de l’intelligentsia allemande au nazisme et inversement, de convoquer l’histoire du mouvement ouvrier, autrement dit la puissance émancipatrice du mouvement ouvrier au XIXe et au XXe siècle, par définition composé de militant·es principalement scolarisé·es dans le primaire, souvent autodidactes et doté·es d’une intelligence critique non scolairement certifiée. L’étonnante (au sens de sociologiquement improbable) réussite de la promotion des ouvrier·es dans le champ politique grâce au PCF des années trente, grâce aux écoles de Parti en témoigne. Mais là aussi, pas de mythification du passé : c’est aussi l’époque de la stalinisation du PCF… En réalité, dès qu’il s’agit d’évoquer l’électorat populaire du FN, le mépris de classe se substitue à une analyse autrement plus complexe, celle des transformations, et de ses effets contradictoires, du système scolaire de notre pays. L’enseignement secondaire-supérieur se généralise et s’impose comme norme sociale alors qu’il était auparavant réservé à une élite, une généralisation qui était dans les années soixante-soixante dix placée sous les auspices de la « démocratisation ». Pour de multiples raisons bien étudiées par les sociologues de l’éducation, cette généralisation n’est pas sans être paradoxalement pour certains particulièrement éprouvante, humiliante, déstabilisante. Une partie des électeurs du RN, dont le rapport au système scolaire est extrêmement complexe, oppose une sorte de réflexe de self-défense en dénonçant le système scolaire, son « opacité », ses effets subjectifs et évidemment les enseignant·es. L’étude de deux trajectoires biographiques exemplaires, que nous convoquons, atteste de l’importance de ces phénomènes rarement mis en avant. Le cas de Bastien Régnier, militant du FN, « héros », du documentaire La Cravate (à voir absolument), qu’écoeure « la bien pensance », illustre ce mécanisme d’auto-défense. Lorsque nous le rencontrons, il envisage de créer une association pour les élèves humilié·es qui ne seraient pas entendu·es. Il se propose de l’appeler « la dernière écoute »… Pour extraordinaires qu’ils et elles soient, les cas étudiés permettent de comprendre comment les contradictions du système scolaire conduisent à le vivre comme duplice. Attention, nous ne voulons pas que notre analyse soit utilisée pour disqualifier les enseignant·es. Les enseignant·es sont elles et eux-mêmes victimes, en un certain sens, d’une évolution du système scolaire, qui passe des promesses « démocratiques » du collège unique à un horizon scolaire qui s’est refermé, à la fois par manque de moyens mais aussi par absence d’un véritable projet démocratique. Le mot « massification » désormais banalisé exprime cette mutation. Il faudrait une véritable volonté politique de démocratisation scolaire. Les enseignant·es sont alors trop souvent considéré·es comme fauteur·es… et perdent une part décisive de l’autorité sociale qu’elles et ils avaient acquis historiquement. C’est un des effets de cette évolution scolaire que la fragilisation voire la disqualification de l’autorité sociale des enseignant·es auprès des fractions les plus en difficulté scolairement. Comment prend-on position dans le monde social ? En s’appuyant sur des gens en qui on a confiance, à qui on délègue le droit de vous représenter. Il existait tout un maillage de la société qui encadrait les classes populaires des années 1880 aux années 1960-1970. C’était aussi bien les instituteur·trices que les syndicalistes et les communistes, ou les prêtres ruraux. Tous étaient ce qu’on pourrait appeler des intellectuels de gestion des profanes, qui freinaient les expressions spontanées racistes ou dénonciatrices. C’est ce maillage qui est aujourd’hui défaillant. Pour des raisons multiples, notamment liées aux frustrations secrétées par l’expérience scolaire, tout se passe comme si la défiance s’était désormais installée ouvrant la voie à la recherche aveugle d’explications qui nourrissent le complotisme et plus généralement démonétisent les points de vue scientifiquement attestés. Cette distance entre représentant·es et représenté·es se retrouve dans la clôture du champ politique sur lui-même…. La promotion des « purs » professionnels de la politique (on donne les chiffres dans le livre) en est le symptôme : on peut sortir de Sciences Po, devenir assistant·e parlementaire, puis député·e, sans avoir jamais rien connu d’autre que la politique, sans connaître le monde social. N’est-ce pas ce que Marx appelait le « crétinisme parlementaire, qui relègue dans un monde imaginaire ceux qui en sont atteints et leur enlève toute intelligence, tout souvenir et toute compréhension pour le rude monde extérieur ? ». L’assujettissement entêté du système scolaire à d’étroites logiques de reproduction, comme l’attestent les comparaisons entre pays de l’OCDE, et l’idéologie officielle méritocratique est souvent ressentie comme une hypocrisie, un « mensonge » du « système » (scolaire, politique, social, etc.), conduisant par exemple à chercher des vérités « cachées » et à créditer les essayistes qui vivent de la critique réactionnaire du système scolaire, un véritable filon éditorial. Jean-Marie le Pen avait l’habitude de citer les titres des multiples essais réactionnaires qui dénoncent le système scolaire, alertant les « parents », exploitant l’immense marché des angoisses parentales liées à la scolarisation. Sa haine des enseignant·es du public était sans limite… Aujourd’hui, le RN propose de répondre à ces angoisses en préconisant de la clarté dans les mécanismes de sélection, une revalorisation de l’autorité des enseignant·es, un réinvestissement de « l’ordre scolaire » et de la discipline par la chasse aux « incivilités »… La fin de l’école unique est aussi revendiquée afin de restaurer un apprentissage censé réhabiliter le travail manuel et éviter le ressentiment secrété par les « ambitions » de l’école unique. L’histoire et la mythologie nationaliste de l’école (retour à une histoire chronologique, nationaliste, largement fantasmée autour de figures historiques héroïsées, revalorisant au passage le passé colonial français, etc.) sont mobilisées par le RN pour légitimer son projet qui repose pour l’essentiel sur une mythification nostalgique du système scolaire « Ferry ». En « oubliant » simplement que ce système Ferry reposait sur l’exclusion de la majorité des enfants de l’enseignement secondaire-supérieur…
Enjeux-UA : comment expliquer l’échec actuel à le faire reculer ?
Bernard Pudal : si notre hypothèse est validée, à savoir l’installation progressive d’une nouvelle configuration socio-politique affectant les principaux champs, et leurs interactions, de notre société, seule une action politique susceptible d’en contrarier les logiques pourrait effectivement faire reculer l’extrême droitisation de notre société. Il faudrait sans doute que se mobilisent les groupes sociaux les plus rétifs à la droitisation de la société, trop souvent désabusés et résignés par la division des forces politiques et sociales qui pourraient avec quelque réalisme se donner un tel projet.
