Géopolitique

Échec et mat pour Viktor Orbán

Enjeux 299 · 4 mai 2026

Le sociologue Gábor Erőss analyse les revers de l'internationale nationaliste en Hongrie et en Italie : l'extrême droite n'est pas invincible.

pour Viktor Orbán

Le vent tournerait il en Europe ? Deux hirondelles ne font pas le printemps des peuples, mais l’internationale nationaliste vient de subir deux revers, en Hongrie et en Italie. Gábor Erőss est sociologue, chercheur à l’Institut de sociologie du Centre de sciences sociales (TK SzI) et ancien adjoint au maire du 8ᵉ arrondissement de Budapest entre 2019 et 2024 ; élu municipal, il est actuellement chargé de l’enseignement.

Enjeux-UA : comment expliquer la forte mobilisation de l’électorat hongrois contre le Fidesz ?

Gábor Erőss : plusieurs facteurs ont joué, à commencer par la mobilisation de la jeunesse qui a été impressionnante et qui s’explique, après 16 années de présence au pouvoir de Viktor Orbán, par une manifestation assez classique de protestation contre l’ordre établi. Le pouvoir écrasant du Fidesz a logiquement suscité un dégagisme, qui cette fois a joué contre Orbán. Plus fondamentalement, le pouvoir a pâti du marasme économique, de la stagnation des salaires et d’une diminution des revenus qui a touché de larges couches de la société hongroise. A jouée également l’inquiétude croissante pour la démocratie, avec le démantèlement des institutions et des contre-pouvoirs démocratiques (justice, collectivités locales, médias…) par un régime devenu de plus en plus autoritaire. Péter Magyar, quoique conservateur, a promis d’en finir avec l’affaiblissement des services publics, prioritairement dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la protection de l’enfance. Ce dernier point est particulièrement sensible avec la question de la place des Roms (Tziganes) dans la société ; les Roms constitueraient entre 6 à 8% de la population, mais entre 10 à 12% des enfants, et une part importante des enfants abandonné·es. Le ras-le-bol contre la corruption a beaucoup joué, avec un système qui favorisait outrageusement le clan des oligarques proches de Orbán et de sa famille ou de ses amis, auxquels étaient réservés les appels d’offre publics pour de grands travaux. Ainsi le propre gendre de Orbán contournait impudemment les règles d’urbanisme. Il a fait construire des quartiers de bureaux d’affaires, revendus très chers à l’État pour loger des services ministériels, alors que les municipalités concernées se sont vues privées de tout droit de regard. Outre ces détournements massifs de fonds publics, Orbán pratiquait le fait du prince, en faisant construire un stade à côté de sa maison familiale, dans un petit village près de Budapest, mais aussi un château, et les entreprises de travaux publics devaient nécessairement acheter leurs pierres, de mauvaise qualité par ailleurs, au… père de Orbán. Enjeux-UA : quelles seront les premières réformes pour restaurer l’école publique en Hongrie ?

Gábor Erőss : dès avant le retour du Fidesz en 2010, l’école hongroise était la plus inégalitaire d’Europe. Avec une sélection très précoce, vers 6 ans, à l’issue de l’école maternelle. La carte scolaire n’est impérative que pour les établissements, et non pour les parents qui disposent du libre choix. Orbán a systématiquement encouragé le développement du privé, catholique ou protestant (un petit quart de la population). Il représente 15 à 20% des élèves du primaire, mais près de 50% du secondaire. Les financements publics privilégiaient, au sens fort, ces établissements privés, qui sont du reste moins religieux que ségrégatifs et organisant le tri social, notamment pour permettre l’évitement des enfants tziganes. Pour être juste, des établissements privés se spécialisent dans l’accueil des plus démuni·es. Le privé est donc présent aux deux maillons les plus éloignés de la chaîne sociale. Les écoles publiques sont sous-financées, ce qui a provoqué une résistance des enseignant·es dès 2010, contre les bas salaires, la mainmise du pouvoir sur les programmes à des fins d’endoctrinement des élèves, et le favoritisme d’État pour le privé. Il existe deux syndicats d’enseignant·es mais qui sont très faibles. L’un est issu de l’ancien syndicat obligatoire sous le régime communiste, resté proche de la gauche quand celle-ci était encore au pouvoir dans les années 90. Très affaibli, le syndicat regroupe moins de 3% des enseignant·es. A côté s’était créé après 1989 un petit syndicat dit « démocratique » car anti-communiste et proche des libéraux de l’époque, c’est-à-dire du jeune Orbán ; ils ont encore moins de membres. En 2010, le Fidesz a fait voter une loi très restrictive qui interdisait de fait le droit de grève, avec la nécessité d’annoncer la grève très longtemps à l’avance, une négociation obligatoire d’un service minimum défini unilatéralement par le gouvernement. L’action d’Orbán suit la logique, idéologique, d’un « Workfare » qui serait opposé au « Welfare » social-démocrate : les réformes sont censées inciter les chômeurs et chômeuses à privilégier l’emploi au non-emploi, d’où la durée réduite des allocations chômage de trois mois seulement - un record européen -, une incitation aux investisseurs étrangers pour installer dans le pays des usines polluantes comme la fabrication de batteries par des entreprises chinoises ou sud-coréennes ; politiquement, l’objectif était de créer surtout des emplois de « cols bleus », d’où le refus d’élever le niveau de formation de la main d’œuvre, les « cols blancs » votant davantage pour l’opposition au Fidesz. On retrouve ici une ligne commune aux Républicains américains ou au RN, qui captent ainsi en partie le vote ouvrier. Inutile dès lors d’envoyer les jeunes dans le secondaire ou le supérieur, et il est nécessaire de briser les syndicats enseignants. Les professeurs ont néanmoins opéré des mouvements de grève illégaux, avec les parents, les élèves, entourant les écoles, se reconnaissant par des chemises à carreaux. Elles et ils ont obtenu partiellement gain de cause avec des hausses de salaires (dont les non-enseignant·es ont été exclu·es), mais le pouvoir a renvoyé les leaders dont plusieurs restent sous la menace de procès. Le nouveau gouvernement de Péter Magyar va recréer un ministère de l’Education nationale ; Orbán l’avait supprimé dès 2010, le regroupant avec la santé et les affaires sociales, puis placé sous la tutelle de l’Intérieur. Le nouveau gouvernement s’est engagé à redonner une liberté pédagogique aux enseignant·es, une liberté de direction aux proviseur·es, à en finir avec le contrôle idéologique sur les contenus et les méthodes d’enseignement ; les communes pourraient retrouver leurs prérogatives sur les écoles primaires qu’Orban avait étatisées. Le tout dans un contexte démographique qui s’annonce très difficile pour les années à venir.

Enjeux-UA : quels seront les axes politiques majeurs du nouveau pouvoir ?

Gábor Erőss : d’abord une réorientation vers l’Union européenne que Orbán désignait comme l’ennemi ; il s’agit pour Magyar d’obtenir le dégel des fonds européens. L’Union exige pour cela des réformes structurelles comme le retour d’une justice indépendante, un Etat de droit, la liberté de la presse, la fin du contrôle des médias publics, l’indépendance des Universités et de la Recherche. Orbán avait quasi privatisé les universités, il avait placé ses amis oligarques dans les conseils d’administration, d’où la suspension par l’UE de la participation de la Hongrie au programme Erasmus. Cela a compté dans le basculement de la jeunesse en faveur de l’opposition. Magyar a dénoncé également une véritable trahison de Orbán en faveur de Poutine ; la méfiance envers la Russie est très ancienne, depuis 1849 (le Tsar s’était allié à Vienne pour écraser la guerre d’indépendance des Magyars), et plus récemment l’intervention soviétique en 1956. Les électeurs de gauche ont soutenu l’opposition conservatrice qui vient de l’emporter avec Magyar, mais les partis de gauche seront absents du Parlement. Ce dernier procède néanmoins à des ouvertures sociétales : il vient de réaffirmer le droit de chacun et de chacune d’aimer qui elle, comme il veut, par exemple. Et le nouveau gouvernement va doubler le montant des allocations familiales. Péter Magyar promet également l’établissement d’une démocratie participative, qui pourrait redonner voix aux syndicats.


Gábor Erőss est l’auteur notamment d’une monographie sur le cinéma historique : L’Art de l’Histoire. Construction sociale de l’authenticité et de la vraisemblance historiques au cinéma, L’Harmattan, Paris (2016), de plusieurs articles scientifiques sur le programme de déségrégation des écoles maternelles mené dans le 8e arr. de Budapest et de Révolte pour débutants et avancés et de Guide pour la protestation politique, Questions de communication, 2025 : 2, pp. 534-541, (2025) , qui revient sur 15 ans de luttes écologistes contre le régime Orbán.

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