Entretien avec Leïla de Comarmond
La journaliste Leïla de Comarmond analyse le congrès d'apaisement de la CGT à Tours, après le chaos de Clermont-Ferrand en 2023.

Leila de Comarmond
Leila de Comarmond, journaliste aux Échos, suit l’actualité syndicale dont la CGT, sur laquelle elle a publié un ouvrage qui reste de référence : Les 20 ans qui ont changé la CGT, Denoël, 2013
Enjeux-UA : quel bilan global tirer du congrès national de la CGT à Tours ?
Leïla de Comarmond : ça a été un congrès d’apaisement et de rassemblement. Le précédent, en 2023 à Clermont-Ferrand, avait sombré dans le chaos, avec le refus, inédit, de valider le rapport d’activité, mais aussi l’impossibilité pour Philippe Martinez de faire accepter la successeure qu’il avait désignée. Sophie Binet avait été élue au petit matin du dernier jour par le CCN. Ce congrès vient renforcer sa légitimité. Des oppositions existent mais sont bien moins virulentes que dans le passé. Certes il y a eu un incident de séance à Tours, avec l’occupation de la tribune par quelques militant.es de la santé, mécontent·es de leurs temps de parole. Mais elles et ils ont été fortement sifflé.es. Par ailleurs, les textes proposés ont été largement votés sauf une proposition statutaire de règlement de conflits dans la CGT. Elle a été validée à 66%, mais que la direction a prudemment décidé de reporter du fait d’une incertitude sur le quorum. À l’inverse, l’annexion aux statuts de la CGT du dispositif de veille et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles a été approuvée à plus de 75% après un débat émouvant. Sophie Binet s’est beaucoup impliquée sur ce dossier. Elle avait fait de ce vote un enjeu personnel. Autre sujet pourtant clivant en 2023, la FSM n’a pas été abordée, et le secrétaire général de la CSI a été bien accueilli, comme celle de la CES, dans un congrès où la part belle aura été faite aux questions internationales avec la présence de syndicalistes venu·es de 69 pays, de l’Ukraine au Congo en passant par la Palestine, Cuba ou l’Argentine. Avec en ligne de mire le danger de l’extrême droite. Le conflit de 2023 contre la réforme des retraites, événement majeur du mandat écoulé et qui a marqué nombre de militant.es a aussi été un point important. Plusieurs interventions ont insisté sur le caractère incantatoire de tout appel à la grève générale, loin des réalités qu’elles et ils vivent sur le terrain. D’un autre côté, la suspension de la réforme, quoiqu’insuffisante, a été revendiquée par Sophie Binet comme un acquis, dans l’esprit de cette « CGT des bonnes nouvelles » qu’elle défend, avec la volonté de mettre en avant les victoires, même partielles, même les plus petites, pour rompre avec une vision dépressive et pessimiste de l’action syndicale. « Il nous faut nous donner les moyens d’être la CGT de la gagne, et c’est comme ça que nous réussirons à syndiquer en masse », a-t-elle insisté. Le débat - récurrent - sur le développement syndical s’est cette fois-ci cristallisé sur la création de syndicats professionnels territoriaux qui a été largement validée. L’objectif est louable : s’assurer de l’accueil des près de 100 000 syndiqué.es isolé.es, sur un total de 600 000. Mais difficile de croire que cela puisse suffire. Le projet de carte syndicale permanente un temps envisagée et adoptée par la CFDT pour fidéliser les adhérent·es a été abandonné il y a dix ans. La restructuration des fédérations est dans les limbes.
Enjeux-UA : comment le congrès a-t-il abordé les thèmes, distincts mais complémentaires, de l’unité d’action intersyndicale et de la construction de la Maison commune avec la FSU ?
Leïla de Comarmond : l’engagement dans une stratégie intersyndicale raisonnée a été un élément majeur du premier mandat de Sophie Binet. La coopération avait démarré avec le conflit des retraites sous Philippe Martinez, mais elle a changé de dimension. Ces trois dernières années ont été marquées par un dialogue constant et la recherche de positions partagées le cas échant sans pour autant s’interdire les désaccords. Un dialogue qui a produit de fréquentes expressions communes. L’intersyndicale au complet entretient cet héritage : les numéros 1 de tous les syndicats (hors FO pour lequel c’est une question de principe) sont venus ensemble au congrès CGT puis au congrès de la CFE-CGC le 10 juin et ils iront à celui de la CFDT fin juin. Du jamais vu et tout un symbole. Le brouillard politique, le contexte international, la force de l’extrême droite donnent aux syndicats une responsabilité particulière dont ils ont conscience. Certes la CGT n’a toujours pas digéré d’avoir cédé à la CFDT la première place, et les rivalités demeurent dans les entreprises, mais si la présence de Marylise Léon a été sifflée par certain·es, elle n’a pas provoqué de bronca. Cela faisait 20 ans qu’un numéro 1 cédétiste n’était pas venu au congrès de la CGT. Fait marquant, la maison commune n’a pas non plus été un objet conflictuel, avec peu d’interventions et aucun amendement en séance, ce qui ouvre la voie à la poursuite des travaux. Les seules expressions hostiles sont venues de la fédération des services publics, souvent en concurrence frontale dans les collectivités locales avec la FSU.
