Les grands évènements sportifs au service du capitalisme
Coupe du monde, JO : ces grandes compétitions prétendent à l'universalisme tout en amplifiant les inégalités et les reculs de droits.

Alors que la Coupe du Monde de football (ou de soccer) se déroule cet été, ces grandes compétitions font face à des paradoxes de plus en plus importants : véhiculer l’universalisme et la paix, à travers une machine évènementielle qui amplifie les inégalités, fait reculer les libertés et les droits.
« United 2026 », c’est bien sous ce slogan que les États-Unis, le Canada et le Mexique vont accueillir la 2e plus grande compétition sportive après les JOP (Jeux Olympiques et Paralympiques). Au regard des relations diplomatiques sur le continent et de la politique migratoire de l’administration Trump, l’illusion ne prend plus. Les comités d’organisation nous ont déjà vendu « les jeux les plus éthiques de l’histoire » pour Paris 2024, et déjà ils s’attachent à créer la demande pour les JO d’hiver dans les Alpes en 2030, sans nul doute « les plus écologiques du XXIe siècle » ? Le sport et les valeurs associées ne deviennent finalement qu’une vitrine derrière laquelle s’exercent de profondes forces économiques, touchant les équilibres sociaux et démocratiques des villes et des pays hôtes.
Le droit du travail sur la touche
Pour tenir les délais de préparation et répondre aux exigences de rentabilité, les travailleuses et travailleurs sont partout malmené·es. Le Guardian estimait à 6 500 le nombre d’ouvrières et ouvriers immigré·es mort·es sur les chantiers de la Coupe du Monde du Qatar, et en France le décès de Amara Dioumassy a été relié par la CGT à de « très nombreux manquements à la sécurité ». Il est tristement symbolique que cette mort au travail concerne un travailleur précaire affecté à l’assainissement de la Seine. Selon la mairie de Paris, « Les JO ont été un accélérateur extraordinaire » pour ce projet. Dans son essai (In) volontaires aux JO (Textuel, 2025), la sociologue Maud Simonet propose une analyse critique du bénévolat lors des JOP de Paris. Pour elle, ces évènements sportifs sont le « stade suprême de l’institutionnalisation du travail gratuit », permettant de contourner massivement le droit du travail, alors que les 50 000 bénévoles avaient toutes les caractéristiques du salariat, notamment le rapport de subordination et le fait que bénévoles et salarié·es étaient affecté·es aux mêmes tâches. La « parenthèse enchantée des JO » a rendu inaudible les critiques portées par les syndicats contre ce déni de salariat.
La démocratie et les libertés publiques au vestiaire
«Maintenant, c’est les JO» : c’est par cette phrase qu’Emmanuel Macron avait repoussé la nomination d’un Premier ministre, après la victoire du NFP aux législatives de juin. La trêve olympique est souvent instrumentalisée en interne pour faire taire les contestations et voix discordantes, et promouvoir le pouvoir en place. Dans le même temps, le militantisme anti-olympique s’organise à chaque fois, bien en amont de ces évènements. Tous les moyens de la force publique sont mobilisés, et ce dès la candidature. C’est peu de dire que nos compatriotes alpins ne sont pas enthousiastes pour 2030. Faire taire la contestation passe aussi par le renforcement des techniques de surveillance et de dispositifs sécuritaires « d’exception », qui constituent autant d’effets cliquets par la suite.
Le peuple tenu à l’écart
Le contrôle accru de l’espace public a d’ailleurs tendance à écarter les catégories populaires d’évènements qui se veulent pourtant festifs et populaires. En amont des compétitions, de nombreuses catégories d’habitant·es, parmi les plus pauvres, sont expulsé·es et chassé·es, pour faire place aux infrastructures sportives et touristiques. Une fois les lumières du monde braquées sur un autre évènement, des processus de gentrification empêchent les populations d’origine de retrouver leurs lieux de vie. Pour les autochtones, ces grandes compétitions riment avec une grande dépossession.
Le capitalisme, véritable meneur de jeu
Dans son ouvrage Célébration Capitalism and the Olympic Games (2013), Jules Boykoff, chercheur en science politique et ancien jouer de soccer, développe le concept de « capitalisme de célébration » (cebebration capitalism) pour expliquer le fonctionnement économique et politique des Jeux olympiques contemporains. Selon lui, les Jeux ne sont pas seulement un événement sportif : ils constituent un immense dispositif économique où l’État assume les coûts et les risques, tandis que les entreprises privées et les grandes organisations captent l’essentiel des bénéfices. Boykoff s’inspire de la notion de « capitalisme du désastre » développée par Naomi Klein dans La Stratégie du choc (Actes Sud, 2008). Là où le capitalisme du désastre profite des chocs psychologiques issus de crises (guerres, catastrophes naturelles, crises économiques), le capitalisme de célébration profite des moments d’enthousiasme collectif. Les Jeux olympiques créent une atmosphère d’euphorie qui facilite l’adoption de mesures exceptionnelles et de dépenses publiques massives qui seraient plus difficiles à justifier en temps normal : partenariats public-privé déséquilibrés, « état d’exception », commercialisation et marchandisation, le tout relayé par des médias dominants au diapason. Pour revenir aux idéaux d’universalisme du sport, il est indispensable de renforcer le contrôle démocratique des populations sur ces grands évènements. À défaut, faire sans, et reprendre la main sur nos passions et divertissements ? Des résistances s’organisent au sein même du sport business, à des plus petites échelles : en témoigne l’aventure des « socios » dans le club historique du FC Sochaux-Montbéliard. Un modèle économique dans lequel les supportrices et supporters ne sont pas de simples consommatrices et consommateurs, mais dans lequel elles et ils ont leur mot à dire.
Benoit Guyon, secrétaire général du Snes Besançon, professeur de SES