Syndicalisme

Entretien avec Nathalie Tehio, présidente de la LDH

Enjeux 300 · 5 juillet 2026

Nathalie Tehio (LDH) : le danger de l'extrême droite est déjà là, mais rien n'est inéluctable et toute résignation doit être refusée.

Nathalie Tehio est avocate au barreau de Paris, elle a été élue présidente de la LDH (Ligue des droits de l’Homme / droits humains) en mai 2024.

Enjeux-UA : comment caractériser la menace de l’extrême droite aujourd’hui en France ?

Nathalie Tehio : le danger est déjà là, bien présent avec un vrai risque de prise du pouvoir en 2027. Leurs idées infusent de plus en plus dans la société, notamment par l’intermédiaire de magnats qui possèdent des médias de masse comme Bolloré, et qui mènent une véritable bataille culturelle (avec Stérin par exemple) pour que la population soit davantage réceptive aux discours et concepts d’extrême droite. Leur projet est fondé sur l’exclusion. Une exclusion progressive, en ciblant d’abord prioritairement les migrant·es sans papiers, puis les résident·es étranger·es, puis les français·es disposant d’une double nationalité et ainsi de suite… dans une vision d’ensemble fondamentalement xénophobe et raciste. Ces idées contaminent de plus en plus les milieux de décision et la loi Darmanin (réformant le code des étrangers Ceseda), comme les attaques actuelles excluant les étudiant·es étranger·es des allocations logement, le démontrent. Une ancienne membre du Conseil constitutionnel, un ancien secrétaire général de cette institution républicaine participent à des attaques frontales contre l’État de droit. Tout ceci est très dangereux. Si l’extrême droite gagne les présidentielles, puis les législatives, ils tenteront de modifier dans leur sens l’architecture institutionnelle ; par exemple elle pourrait sortir de conventions internationales, telle la CEDH qui interdit le rétablissement de la peine de mort, ou défend la liberté de manifestation, et elle pourrait faire passer par référendum la préférence nationale, ce que pourtant l’article 11 de la Constitution ne permet pas en théorie. Tout serait à craindre pour les droits des femmes, des personnes LGBTI+, ou pour la protection de l’environnement… Si la catastrophe devait arriver, on se battra bien sûr. D’ailleurs, le peuple italien vient de dire non à un référendum qui remettait en cause l’indépendance de la justice et que soutenait la première ministre d’extrême droite Melloni. En Hongrie, la Pride a été un beau succès de mobilisation et Orban a été battu. Mais il faut se battre avant, pour éviter l’arrivée au pouvoir et également pour contrer les textes liberticides qui aggravent la situation. Localement, les mesures prises par les nouvelles municipalités d’extrême droite s’inscrivent dans les pratiques des plus anciennes mairies : comme précédemment à Hénin-Beaumont, les nouveaux et nouvelles maires RN suppriment les subventions aux associations qui leur déplaisent, à commencer par la LDH, mais aussi les syndicats. Ces derniers sont chassés de leurs locaux comme à Carcassonne, les journalistes de presse indépendants deviennent persona non grata…

Enjeux-UA : quelle est la place de la LDH dans l’organisation de la lutte contre l’extrême droite ?

Nathalie Tehio : nous participons à plusieurs initiatives en ce sens. Par exemple, avec la « société civile », nous avons initié une Coordination de défense de l’État de droit. Nous rencontrons tous les partis de l’arc républicain, donc hors RN ou Reconquête. Il est intéressant de noter que, outre la Gauche, des personnalités libérales au sens économique affirment désormais leur inquiétude devant le recul possible de la démocratie en France, en cas de victoire de l’extrême droite en 2027 et restent attachées au libéralisme politique. La LDH a également récemment initié une tribune sur le danger de laisser au seul exécutif le droit de procéder à des nominations à des fonctions importantes au sein de l’État. Plus localement, la LDH participe à l’initiative « 1 001 territoires pour la fraternité » afin de développer une vision positive de la société. Nous dialoguons avec des parlementaires via la Digue con-tre l’extrême droite, et nous sommes membres de l’ONED (Observatoire national de l’extrême droite). Surtout, nous sommes en permanence en lien avec des syndicats, dont la FSU et cette interaction est essentielle et précieuse pour cette résistance.

Enjeux-UA : comment se porte la LDH, plus de 100 ans après sa naissance, lors de l’Affaire Dreyfus ?

Nathalie Tehio : la LDH se porte plutôt bien ! Nous comptons plus de 11 000 membres et nous venons d’avoir un beau Congrès qui affirme la priorité de l’action contre l’extrême droite et la nécessité de défendre l’État de droit. Nous refusons toutes formes de résignation face à la montée de l’extrême droite. Elle n’a rien d’inéluctable comme le montrent les exemples hongrois ou polonais. Nous avons déjà participé à déjouer ensemble les sondages en 2024. Rien n’est jamais écrit à l’avance.


À lire aussi dans ce numéro (Enjeux 300)