Quand les poètes refusent de plier
« La nuit n'est jamais complète » d'Aurélien Vandal : huit poétesses et poètes pour qui la poésie est un cri et une « salve d'avenir ».

La nuit n’est jamais complète Aurélien Vandal Édition Vuibert
Le poète allemand Hölderlin, en 1800, s’interrogeait déjà : « A quoi bon les poètes en temps de détresse ? » Ce livre ne prétend pas répondre à la question, mais il apparaît que la poésie n’est pas une simple recherche esthétique mais souvent un cri et qu’« à chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir ». (René Char)
L’auteur présente ainsi huit poétesses et poètes : Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004), Claude Cahun (1894-1954), Aimé Césaire (1913-2008), Mahmoud Darwich (1941-2008), Robert Desnos (1900-1945), Paul Éluard (1895-1952), Vladimir Maïakovski (1893-1930), Madeleine Riffaud (1924-2024).
A chaque portrait répond une sélection de poèmes, l’occasion de retrouver des textes connus et d’en découvrir d’autres.
Ainsi qui connaît Sophia de Mello Breyner Andresen ? Pourtant, pour tou·tes les Portugais·es, elle est une des plus grands poètes du 20e siècle. Voici, par exemple, comment elle célèbre le 25 avril, « La Révolution des Œillets » : « Voici l’autre que j’ai tant attendu Le jour initial entier et pur Où nous émergeons de la nuit et du silence Et libres nous habitons la substance du temps ». (O nome das coisas, 1977)
On sait l’engagement de toute une vie de Madeleine Riffaud : résistante contre les crimes nazis, résistante contre les crimes coloniaux français notamment au Vietnam et en Algérie… mais aussi, à 98 ans, engagement contre la dégradation de l’hôpital public et contre la montée de l’extrême droite, peu de temps avant sa mort en 2024. On connaît aussi la journaliste. Ce que l’on sait moins, c’est qu’elle n’a jamais cessé d’écrire, des poèmes surtout. Désert « Quand le chemin mène au désert Ne nie pas le désert Pas à pas Invente la piste Désert Terre d’Oasis » (Cheval rouge, 1973) Tous les poètes retenus méritent l’attention et suscitent l’émotion. Terminons par Mahmoud Darwich qui met en garde : la poésie et la littérature sont « un jeu dangereux (qui) pourrait pousser les gens à trouver une compensation à l’absence ». Mais il ajoute : « L’occupant s’attend à ce que nous ne parlions que de notre souffrance. (…) Écrire un poème d’amour sous l’occupation est une forme de résistance ». « Et nous écrivons nos noms, pierre par pierre. Toi l’éclair, éclaircis pour nous la nuit, éclaircis donc un peu ». (…) « Nous aussi, nous aimons la vie quand nous en avons les moyens »… (La Terre est étroite et autres poèmes, 2000).
A la lecture des textes, on éprouve la force de la poésie et l’espoir qu’elle porte, espoir lucide en dehors de toute naïveté. Car, à l’évidence, la poésie, seule, ne sauvera rien : Palestiniennes et Palestiniens continuent d’être exterminé·es… Mais, dans cet exemple, il est clair que la politique israélienne vise à effacer toute trace de vie et d’histoires palestiniennes : la poésie de Darwich a permis (permet) de faire entendre la voix du peuple palestinien, une voix dans laquelle celui-ci s’entend aussi tout entier. La poésie se doit de secouer le monde. Ce ne doit pas être un espace élitiste, mais une parole vivante, un espace de communication singulier, parmi d’autres, et irremplaçable.
Marylène Cahouet
