Syndicalisme

Dialogue entre Caroline Chevé et Sophie Binet

Enjeux 301 · 21 septembre 2026

Les secrétaires générales de la FSU et de la CGT dialoguent sur la situation du pays, la « maison commune » et les perspectives syndicales.

Depuis longtemps, FSU et CGT partagent nombre de luttes et d’analyses. Plus récemment, elles ont décidé un processus commun, validé par leurs congrès respectifs, en vue de construire progressivement, dans le respect de l’identité de l’autre, une démarche de construction d’une “maison commune”. Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU, et Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, ont accepté de dialoguer dans Enjeux, sur la situation économique, sociale et politique du pays, et sur les perspectives ouvertes par la “maison commune”.

Enjeux-UA : 2027 peut être une année de bascule vers l’extrême droite au pouvoir, pour la première fois depuis Vichy : quelles conséquences pour le salariat ? Les droits et conquêtes du monde du travail ? Le syndicalisme ? Quelle stratégie et quelle méthode pour l’éviter ? Jusqu’où participer à un front du refus ?

Caroline Chevé : pour la Fonction publique, l’extrême droite est porteuse d’une vision autoritaire du statut, et d’un périmètre restreint aux fonctions régaliennes. Le fonctionnaire doit exécuter les ordres et se taire. C’était d’ailleurs l’esprit du premier « statut » sous le régime de Vichy, qui exigeait plus encore que l’obéissance aux ordres, l’allégeance au régime et à sa volonté de refondre les institutions pour les conformer à son projet fasciste. Le contraire du fonctionnaire citoyen tel qu’il est défini par le statut rédigé en 1946, puis réaffirmé par les lois de 1983-84 et 1986, qui possède des droits, peut exprimer des désaccords issus de sa réflexion et de sa pratique du métier, au plus grand bénéfice des usager·es. Pour l’extrême droite, l’idée même de contestation est insupportable, c’est pourquoi quand elle arrive au pouvoir elle s’en prend toujours aux syndicats, qui incarnent l’idée de contre-pouvoir. L’extrême droite est hostile à l’idée même de service public, dont la finalité est d’assurer l’égalité et l’accès aux droits de toutes et tous. Elle défend la privatisation de pans entiers des missions assurées par les services publics. Elle instrumentalise depuis des années le principe de laïcité pour cibler des populations particulières, notamment musulmanes, mais elle est favorable à l’école privée confessionnelle. Et bien sûr son projet de « priorité nationale » est abject et contraire à tous les principes qui fondent la République. C’est pourquoi la FSU est déterminée à empêcher son arrivée au pouvoir. Alors qu’une part croissante des agent·es se montre sensible aux idées d’extrême droite, il faut redonner de l’espoir, notamment dans l’action collective et la mobilisation, mais aussi imposer les sujets qui les préoccupent vraiment : les salaires, la protection sociale, les services publics. Il faut marginaliser les idées d’extrême droite dans le débat, et aussi combattre pied à pied le racisme. La FSU prendra ses responsabilités le cas échéant, comme elle l’a toujours fait.

Sophie Binet : le fait qu’en Allemagne, l’AFD, parti néo-nazi finisse en tête en Saxe-Anhalt est une alerte supplémentaire. Il est minuit moins une. L’internationale réactionnaire et une partie du capital s’organisent pour porter l’extrême droite au pouvoir dans un maximum de pays. Mais comme nous l’avons montré en 2024 lors des élections législatives, la mobilisation citoyenne et syndicale peut faire dérailler ce scénario. Il nous reste 9 mois. La stratégie de la CGT repose sur 6 aspects. 1- Saturer le débat sur les questions sociales et multiplier les mobilisations pour imposer nos thèmes dans le débat. 2- Ne surtout pas se limiter à la colère, qui est aujourd’hui trop souvent captée par l’extrême droite, mais porter, plus encore que d’habitude, nos propositions. Par exemple, certain·es fonctionnaires peuvent être tenté·es par les discours d’extrême droite qui dénoncent le déclassement des services publics, la baisse du niveau scolaire, la montée des incivilités… Ce sont les propositions qui permettent de démasquer son imposture sociale : Marine Le Pen a annoncé 150 Md de coupes dans les dépenses publiques, une cure d’austérité inédite. Quels services publics va-t-elle privatiser ? Combien de postes va-t-elle supprimer ? À l’inverse, pour sortir les services publics de leur paupérisation, nous proposons un plan d’investissement massif pour préparer l’avenir, financé par un choc de justice fiscale. 3- Renforcer notre travail de proximité, faire notre travail syndical quotidien, et aller au débat avec les travailleurs et les travailleuses, montrer que l’action collective paye en multipliant et valorisant nos victoires. 4- Combattre le racisme et l’antisémitisme avec in-transigeance, sur les lieux de travail comme dans nos rangs. 5- Développer des alliances larges, d’un point de vue syndical, mais aussi avec la société civile. Nous continuerons à interpeller les forces politiques et à dire que face à l’extrême droite, nous avons besoin d’unité, au plan syndical, mais aussi au plan politique ! Enfin, il nous faut continuer à marteler que le RN ne sera jamais un parti comme les autres, que l’extrême droite ne doit jamais être mise dos à dos avec aucune autre force politique. Le RN n’a pas changé. Marine Le Pen l’a rappelé, si elle est élue, elle engagera immédiatement une réforme constitutionnelle pour supprimer le droit du sol et instaurer la préférence nationale, c’est-à-dire une xénophobie d’État, un apartheid, permettant d’exclure les étranger·es et les binationaux et binationales de certains droits (logement, prestations sociales…). C’est une rupture avec tous nos principes fondamentaux. De même, l’extrême droite s’attaque aux contre-pouvoirs, justice, presse, syndicats, libertés universitaires et à la séparation des pouvoirs, pilier indispensable de la démocratie. L’extrême droite c’est la fin de l’État de droit, c’est l’arbitraire et la corruption à tous les étages. C’est aussi la légalisation de la violence raciste, xénophobe, homophobe ou sexiste. C’est la raison pour laquelle la CGT, comme la FSU ont toujours pris leurs responsabilités. Il va falloir se battre pour que le patronat et la droite fassent de même !

Enjeux-UA : comment caractériser l’état économique, social et politique du pays ?

Sophie Binet : la politique de l’offre d’Emmanuel Macron est un naufrage. Les cadeaux aux grandes entreprises et aux plus riches ont vidé les caisses et la dette n’a jamais été aussi élevée. Alors que les prix explosent, les salaires n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de 2020. Pour les fonctionnaires, le pouvoir d’achat a même baissé de 15% depuis 10 ans. Les licenciements se multiplient, le déficit commercial atteint des sommets et nous sommes au bord de la récession. Les inégalités atteignent des records. Il n’y a jamais eu autant de milliardaires en France… ni de pauvres… Nous vivons un déclassement massif sur lequel prospère l’extrême droite : le travail ne permet plus de vivre, les services publics sont paupérisés, nos usines ferment une à une. Meurtre de la petite Lyhana, canicule, mégafeux, mégapiratage de données… L’été calamiteux que nous venons de vivre démontre le résultat de la casse de nos services publics et de l’abandon de l’industrie : nous n’avons plus assez de pompiers, de soignant·es, de juges et de greffier·es, nous ne sommes plus capables de fabriquer des avions bombardiers d’eau et de sécuriser les données numériques. De l’autre côté des Pyrénées, l’Espagne a elle mené une politique de la demande : le salaire minimum a augmenté de 60%, les contrats les plus précaires ont été supprimés, et certains congés supplémentaires ont été instaurés. Résultat : une des meilleures croissances de la zone euro et une forte baisse du déficit. La canicule de cet été confirme l’urgence à bifurquer et à changer de modèle en profondeur pour répondre au défi climatique. Il faut planifier, relocaliser et décarboner notre industrie et nos transports, investir pour isoler nos logements et nos bâtiments publics, produire et consommer plus local et plus durable…Sans mesures très fortes pour lutter contre le réchauffement climatique, dans 20 ans, ce ne sera pas une canicule à 40 degrés mais à 50 à laquelle nous serons confronté·es !

Caroline Chevé : l’inflation combinée avec des politiques salariales indignes ont produit une situation intenable pour celles et ceux qui font vivre les services publics au quotidien, et tiennent le pays dans les moments de crise, sanitaire, climatique ou économique. Le déclassement économique et social est une réalité. Les applaudissements et les déclaration d’amour aux services publics la main sur le coeur sans revalorisation salariale ni perspective de carrière exaspèrent les personnels, tout autant que le « fonctionnaire bashing ». Toutes les enquêtes disent la dégradation des conditions de travail, la perte de sens, le constat que les politiques publiques ne permettent pas de mener à bien nos missions. lll lll Et le constat est sans appel : le nombre de postes aux concours de la Fonction publique s’est effondré, et pas que dans l’éducation. Il faut avoir conscience de l’effet que cela peut avoir sur le reste de la population, sur les usager·es, qui sont face à des agent·es qui ne peuvent pas réellement répondre à leurs besoins, leur donner ce à quoi elles et ils ont droit. La population est exaspérée face à l’affaiblissement des services publics, et les agent·es sont en première ligne. Tout cela contribue à créer des tensions et une colère que l’extrême droite parvient à capter et à alimenter, tout en avançant une grille de lecture raciste. Les inégalités ont explosé, les libertés reculent, les alternatives de justice sociale et écologique sont plus que jamais indispensables. C’est pourquoi il est de la responsabilité des organisations du mouvement social de promouvoir des dynamiques unitaires pour redonner de l’espoir. La tâche est immense, tout comme le péril, mais il n’y a pas de fatalité et nous allons mener ces combats.

Enjeux-UA : où en est le processus de Maison commune ? Quelles perspectives ?

Sophie Binet : lors de son 54e congrès, la CGT a validé le principe de construction d’une maison commune avec la FSU. Vous aviez fait de même quelques mois plus tôt lors de votre congrès de Rennes. C’est une étape historique, que nous avons réussie ensemble grâce aux très nombreuses initiatives que nous avons faites sur le terrain, dans chaque département. Jamais nous n’avions travaillé autant ensemble et cela va continuer à s’amplifier ! Maintenant, il faut sortir les truelles et passer aux travaux pratiques. Dans un premier temps, il faut se mettre d’accord sur les plans de notre maison commune, et définir précisément ensemble comment va fonctionner ce cadre de coopération permanent qui doit nous permettre d’unir nos forces. Il nous faut lister concrètement tout ce que nous pouvons faire ensemble, tout ce que nous pouvons mutualiser pour être plus fort·es. La FSU et la CGT sont très complémentaires. Sur de très nombreux sujets nous pouvons renforcer notre syndicalisme de transformation sociale en phase avec les préoccupations des salarié·es : formation initiale et continue, salaires et reconnaissance des qualifications, protection sociale, service public, défense des libertés…. Cette construction suppose un respect mutuel des modes de fonctionnement de chacune de nos organisations.

Caroline Chevé : l’étape du congrès de la CGT était importante pour la FSU. Nos deux organisations partagent en effet ce souci de respecter en permanence le rythme et les débats internes de l’autre. Sans être identiques les mandats sont très concordants, ce qui ouvre des perspectives et permet d’avancer. Nous devons maintenant être inventif·ves pour entretenir et approfondir la dynamique. Bien sûr la période des élections professionnelles dans la fonction publique n’est pas la plus propice au travail de rapprochement. D’abord parce que les équipes sont concentrées sur cet objectif majeur, mais aussi parce que là où des concurrences existent, elles peuvent être exacerbées. Il ne faut pas se le cacher et dans nos échanges nous l’avons toujours intégré, tout comme nous partageons l’ambition d’assurer la plus large participation à ces élections pour renforcer la démocratie sociale. Ce qui est important, c’est que cette période particulière ne nous fasse pas reculer, ne crée pas inutilement des tensions que nous nous employons à lever. Dans la période à venir, il est indispensable que le syndicalisme de transformation sociale se renforce pour créer des dynamiques de résistance, face à l’extrême droite et face au libéralisme. C’est le sens du processus de Maison Commune. C’est sur le terrain, là où sont les forces militantes, que le travail de rapprochement doit se sentir. Pas seulement pour mieux se connaître, mais pour se renforcer dans nos luttes et prendre des initiatives sur les sujets que nous portons ensemble, les salaires, la protection sociale, les droits et les libertés et bien d’autres. Rapprocher nos organisations, travailler à l’unification du syndicalisme, cela nécessite des impulsions et de la coordination, et cela doit produire des dynamiques militantes renouvelées.

Enjeux-UA : FSU et CGT prônent l’unité d’action et le rassemblement des organisations syndicales : où en sommes nous, notamment pour le 29 septembre ?

Caroline Chevé : les 8 organisations syndicales de la Fonction publique appellent ensemble à la grève le 29 septembre pour obtenir des mesures salariales générales, notamment une revalorisation significative du point d’indice, son indexation sur l’inflation et l’égalité salariale entre les hommes et les femmes. Il s’agit à la fois de peser sur le débat budgétaire pour 2027 et d’imposer la question salariale dans le débat en vue des échéances politiques. C’est un enjeu d’intérêt général : la dévalorisation des carrières de la fonction publique engendre une crise d’attractivité d’autant plus inquiétante que de très nombreux départs en retraite sont prévus dans les années à venir. C’est donc l’avenir même des services publics qui se joue, alors que les besoins sont immenses, face au dérèglement climatique et aux fractures de la société. Ce que nous exigeons est en outre parfaitement finançable, avec d’autres choix fiscaux et la réorientation des aides massives accordées sans contrepartie aux entreprises. La réflexion sur les suites à donner à cette journée, sectorielles comme interprofessionnelles, est engagée dans la FSU. Depuis 2023, les attentes en matière d’unité d’action sont palpables. La capacité de l’intersyndicale interprofessionnelle à 8 à surmonté ses désaccords pour mener une stratégie commune contre la réforme des retraites, puis contre le « musée des horreurs » de Bayrou, joue un rôle important dans la confiance réaffirmée dans les organisations syndicales. Le 5 décembre 2024, la grève à l’appel de 7 des 8 organisations a aussi marqué les esprits dans la Fonction publique, et permis d’empêcher les 3 jours de carence et les suppressions de poste à l’Éducation nationale et à France Travail. Face à l’extrême droite, l’intersyndicale que nous formons avec la CGT, Solidaires, la CFDT et l’UNSA est un outil important, marqué par la confiance et un sens aigu de nos responsabilités. La recherche d’une unité respectueuse des rythmes et des positionnements distincts, est une exigence incontournable dans le contexte politique actuel.

Sophie Binet : cette stratégie d’unité et de mobilisation que nous portons ensemble nous a permis de gagner le maintien de l’intersyndicale depuis la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023. Jamais une intersyndicale n’a duré aussi longtemps. C’est très important, c’est grâce à cela que nous avons bloqué l’essentiel des réformes macronistes. Il faut que le 29 soit le plus fort possible pour contraindre le gouvernement à augmenter le salaire des fonctionnaires et le budget des services publics. C’est le niveau du 29 qui nous permettra de gagner les suites. Le 30 septembre, le gouvernement présentera son PLF et son PLFSS. La CGT proposera aux autres organisations syndicales de se réunir pour réagir ensemble et proposer des suites au 29. N’oublions pas que le gouvernement est plus faible que jamais. Il nous faut mettre le débat budgétaire de cet automne sous pression de la mobilisation pour empêcher les mauvais coups et gagner les moyens nécessaires à nos services publics.

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