Syndicalisme

Entretien avec Karel Yon

Enjeux 301 · 20 septembre 2026

Le sociologue Karel Yon analyse la force du syndicalisme, l'accueil des néo-syndiqué·es et la perspective de la « maison commune ».

Karel Yon est chargé de recherches en sociologie au laboratoire IDHES, Université Paris Nanterre ; spécialiste reconnu des relations sociales et du syndicalisme, il a écrit ou collaboré à de nombreux ouvrages de référence. Il a récemment participé à une enquête sur la « vie syndicale » et l’accueil des néo-syndiqué·es à la CGT (en ligne sur le site de l’IRES). À paraître : Une autre démocratie sociale est possible, Le Bord de l’eau, 2027 (avec B. Giraud et M. Quijoux).

Enjeux-UA : quelle appréciation peut-on avoir sur la force du syndicalisme en France, à quelques mois d’échéances politiques nationales importantes ?

Karel Yon : le syndicalisme français me semble dans une situation contrastée, voire paradoxale. D’un côté, il suscite incontestablement un regain d’intérêt et d’adhésions dans le sillage des mobilisations de 2023 sur les retraites, puis de 2024 contre l’extrême droite aux élections législatives. Le dernier rapport d’activité de la CGT fait état d’un solde positif net pour la première fois depuis douze ans. Et sur 45 000 nouveaux et nouvelles adhérent·es, près de la moitié ont moins de 35 ans. La mobilisation syndicale de 2024 a contribué à la mise en échec du RN et confirmé la centralité du syndicalisme dans le théâtre politique et social. Toutefois, s’il apparaît comme une force de résistance décisive, il ne parvient toujours pas à sortir d’une posture défensive face aux assauts d’un capitalisme en profonde et constante mutation. Le contexte économique se caractérise en effet par des suppressions d’emplois massives dans plusieurs secteurs clés comme la grande distribution ou l’automobile. Or, les mobilisations pour défendre l’emploi et les salaires entraînent peu de victoires. L’État est sous pression austéritaire, avec la crise des services publics, le gel des rémunération et du point d’indice, celui des recrutements, des titularisations. Cette situation défavorable au salariat est amplifiée par les réformes structurelles engagées par Macron et ses prédécesseurs, avec les ordonnances de 2017 qui affaiblissent le rôle des instances représentatives, notamment par la suppression des CHSCT, ou la loi de 2019 qui facilite le recours aux contractuel·les dans la Fonction publique et réduit les prérogatives des commissions paritaires. On note aussi un effondrement des taux de participation aux élections professionnelles depuis plusieurs années. Le syndicalisme demeure donc une force politique et sociale incontournable, mais sur fond de fragilisation de son pouvoir d’agir. Il est trop tôt pour savoir si le regain d’adhésions sera durable. La conjoncture de 2023 et 2024 a amélioré la visibilité du syndicalisme, en attirant vers lui de nouveaux profils de salarié·es. Mais la pérennisation d’une dynamique de croissance dépendra du travail volontariste des équipes militantes, à travers la mise en œuvre de politiques de syndicalisation précises et ciblées, un domaine où la CFDT avait été pionnière. Comme nous le montrons dans l’enquête IRES que nous venons de réaliser pour la CGT, il s’agit non seulement d’aller à la rencontre des salarié·es sur leur lieu de travail mais aussi d’être attentifs à l’inclusion des nouvelles et nouveaux adhérent·es dans les collectifs militants.

Enjeux-UA : plusieurs syndicats ont tenu leur congrès cette année : peut-on distinguer des caractéristiques communes en terme de vie interne mais aussi d’orientations revendicatives ? La tenue des élections professionnelles dans la Fonction publique en décembre prochain peut-elle avoir un impact sur les relations entre syndicats ?

Karel Yon : pour la première fois depuis longtemps, tous les premier·es dirigeant·es des centrales syndicales, hormis celui de FO, étaient présent·es au congrès de la CGT tenu en juin dernier, ainsi qu’un vaste arc de forces syndicales venues du monde entier. Cette démonstration de force rappelle que la nécessité d’un front syndical uni n’a rien perdu de son actualité depuis 2023, car les propositions antisociales et antisyndicales continuent de pleuvoir, et le contexte d’émulation de la présidentielle entre la droite, l’extrême droite et le macronisme en déliquescence n’arrange rien. On pourrait craindre que les élections à venir dans la Fonction publique rendent plus difficile le maintien de l’unité, car les rivalités vont nécessairement s’exacerber entre syndicats à l’approche des scrutins. Mais ce qu’on voit surtout pour le moment, ce sont des syndicats dont les prises de position en défense de la Fonction publique et des services publics se renforcent mutuellement, surtout après le fiasco des incendies provoqués par la canicule. Et dans le contexte de l’élection présidentielle, ça permet de mettre la question sociale au coeur du débat, on l’a vu avec les prises de positions hypocrites d’Edouard Philippe et Gabriel Attal sur le salaire des enseignants. Ce qui risque surtout de mettre l’unité syndicale à l’épreuve, c’est comme en 2024 la question de l’extrême droite. Ça a été le principal enjeu transversal à tous ces congrès. Ceux de la CGT et de la CFDT ont permis de relever une très forte convergence entre les deux centrales à propos de l’analyse de la situation nationale et internationale et dans la désignation du RN comme un ennemi politique et social qui doit être combattu nommément. Le combat contre le RN participe d’un durcissement de la ligne de la CFDT. Dans ses textes de congrès, la CFDT ne manque pas de souligner que les remises en cause de la démocratie et de l’État de droit, si elles sont au maximum avec le RN, ont déjà nettement commencé sous le macronisme. À l’inverse, le discours est beaucoup plus flou à la CFE-CGC et à FO qui ont aussi tenu leurs congrès avant l’été. Ces syndicats ont beau jeu de signer des déclarations réaffirmant leur opposition au racisme quand dans le même temps ils refusent de condamner explicitement le RN qui est le point de contamination d’une part croissante du champ politique par les idées racistes. Les dirigeants de ces syndicats entretiennent l’idée qu’on peut être engagé à l’extrême droite et avoir sa place dans le syndicalisme. On a même failli voir succéder à François Hommeril, à la tête de la CGC, un syndicaliste de la banque qui avait manifesté fièrement avec toute l’extrême droite en début d’année en soutien aux policiers. Entretenir une forme de neutralité vis-à-vis du RN au nom de la distance aux partis politiques, c’est contribuer à sa banalisation. Heureusement, il y a au sein même de ces organisations des syndicalistes qui n’ont pas baissé le drapeau de la lutte antifasciste. Un autre enjeu commun aux différents congrès, c’est celui du renforcement organisationnel. C’est une constante depuis la réforme des règles de la représentativité qui a conduit les syndicats à se préoccuper davantage de leur implantation. Mais cet enjeu gagne en importance avec le risque d’une victoire du RN. Le récent rapport des fondations Jean Jaurès et Friedrich Ebert rappelle les nombreuses attaques des gouvernements étatsunien, hongrois (avant la défaite d’Orban) et italien contre le syndicalisme, en jouant sur les règles de représentativité pour promouvoir des syndicats « jaunes », en diminuant le financement public des syndicats ou en le conditionnant à leur docilité, en encadrant strictement le droit de grève, en réprimant les mobilisations. Cette action, peu spectaculaire mais efficace, loin des bruits de bottes des années 1930, est d’autant plus facile qu’elle s’inscrit dans la continuité des politiques néolibérales qui depuis plus de 40 ans visent à restreindre l’action syndicale. Dans l’anticipation de ces dangers, la direction de la CFDT a tenté d’augmenter la cotisation confédérale pour être moins dépendante des subventions nationales, elle a échoué pour le moment. La CGT travaille à la sécurisation juridique de ses syndicats, dont les statuts de beaucoup ne sont pas à jour.

Enjeux-UA : comment analyses-tu la dynamique du rapprochement entre CGT et FSU ?

Karel Yon : la perspective de la « maison commune » avec la FSU a été officiellement validée par la CGT lors de son congrès. Les formules sont plutôt défensives, on ne parle pas pour le moment de fusion, mais d’un « outil de travail commun ». Toujours est-il que le processus est sur les rails, il s’incarne dans des initiatives communes de formation, un dialogue régulier et formalisé entre directions… Sans doute, et c’est compréhensible, la question du rapprochement CGT-FSU est un peu éclipsée par l’enjeu du maintien de l’unité CGT-CFDT, qui est la clé de voûte de l’unité intersyndicale. Même si paradoxalement cet enjeu n’est pas nommé dans la CGT car il y subsiste un fort réflexe sectaire, entretenu par les délégations les plus orthodoxes qui mesurent leur pureté révolutionnaire à la radicalité de leur hostilité à la CFDT. Il me semble pourtant que la construction de l’unité syndicale la plus large, d’une part, et le regroupement des forces du syndicalisme de transformation sociale, d’autre part, c’est-à-dire CGT et FSU, mais aussi Solidaires, sont deux dynamiques qui peuvent se nourrir mutuellement. Car il est tout aussi important de regrouper ses forces que de cultiver la clairvoyance politique. Or, l’indépendance réelle du syndicalisme dépend de sa capacité à se mouvoir comme un sujet politique autonome, capable d’analyser la société et d’anticiper ses évolutions, sans être à la remorque de décisions prises ailleurs, dans le champ politique ou économique. À ce titre, qu’il s’agisse de se préparer aux heures sombres d’une victoire de l’extrême droite ou de contribuer à rendre crédible la victoire d’une gauche unie autour d’un programme de transformation sociale, les syndicats qui partagent cette perspective ont tout à gagner à faire tomber les barrières.


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