Économie

« Servir les riches » : les domestiques des grandes fortunes

Enjeux 301 · 16 septembre 2026

La sociologue Alizée Delpierre éclaire un milieu méconnu : les domestiques au service des très grandes fortunes.

Dans son ouvrage Servir les riches, Les domestiques chez les grandes fortunes, éditions de La Découverte, 2022, Alizée Delpierre, sociologue, chercheuse CNRS au laboratoire Printemps (UVSQ / CNRS), éclaire un milieu très méconnu, qui s’organise dans l’entre-soi, que beaucoup considèrent à tort comme d’un autre temps, celui des domestiques au service des très grandes fortunes. À lire : Comme des esclaves, La découverte, 2026.

Enjeux-UA : pourquoi ce choix d’étudier la domesticité chez les très riches ?

Alizée Delpierre : d’autres sociologues, comme le couple Pinçon Charlot, avaient déjà étudié le milieu des grandes fortunes françaises. J’ai voulu étudier, à partir de centaines d’entretiens, les relations de travail entre des catégories sociales très antagoniques - les élites économiques et un salariat, majoritairement féminin, issu essentiellement des classes moyennes et surtout populaires, en partie d’origine étrangère - dans un lieu très particulier : le domicile privé des employeurs. Or les ultra-riches font tout pour vivre à l’écart des catégories populaires, par le biais de quartiers très chers, d’écoles privées, de clubs sélectifs : leurs domestiques sont finalement les seuls gens du peuple qu’ils côtoient au quotidien. La relation salariale entre domestiques et patrons a ceci de particulier qu’elle existe dans un lieu, le domicile privé, qui est dédié prioritairement à la famille, et non au travail. Cette relation salariale reste donc peu réglementée. Le syndicalisme ne parvient pas du tout à s’implanter chez les domestiques à temps plein : outre l’absence de collectifs de travail, les domestiques sont pris dans un conflit de loyauté avec leur employeur, et ils considèrent avoir tout à perdre, à commencer par leur place, en cas de confrontation. D’ailleurs, une convention internationale de l’OIT (Organisation Internationale du Travail), la Convention n° 189, se veut protectrice des « travailleuses et travailleurs domestiques » à travers le monde : la France ne l’a jamais ratifiée…

Enjeux-UA : comment synthétiser les rapports entre domestiques et employeurs ?

Alizée Delpierre : un ou une domestique n’est pas esclave, certes. Mais les domestiques à temps plein subissent un rapport de domination, une sorte de servilité, mais ambivalente, car elles et ils peuvent gagner beaucoup d’argent (6 000 euros mensuels plus les primes, les cadeaux… n’est pas rare), vivent dans des lieux somptueux, ceci au prix de leur dévouement total, dans la mesure où l’employeur les considère, en échange, comme corvéables à merci, jour et nuit. Le rapport de domesticité qui se joue chez les ultra-riches est ce que j’appelle un rapport d’exploitation dorée. On pourrait penser que tout le monde y trouve son intérêt : l’employeur, aristocrate, grand bourgeois ou nouveau riche, dégage du temps pour s’enrichir, cultiver sa position sociale ; le domestique dispose de hauts salaires, peut entamer une ascension sociale, envoyer de l’argent dans sa famille à l’étranger… Les ultra-riches ont donc bonne conscience, ils disent participer à une forme de ruissellement vers le « bas ». Cependant, les domestiques ne sont pas les égaux de leurs patrons. À ce propos, la question de la famille me paraît centrale. Lorsque qu’une patronne appelle sa domestique « ma fille », la désignation est ambivalente : à la forme méprisante se surajoute l’idée chez elle que domestiques et patrons font partie de la même famille, avec de bien réelles relations d’affection, notamment entre les domestiques et les enfants des patrons, patrons dont ils savent presque tout, qu’ils peuvent voir tristes, malades, affaiblis… Mais tout ceci masque également un rapport de domination très dur, avec des renvois brutaux et humiliants, comme cette jeune femme chassée après deux années pour avoir été surprise à embrasser un autre domestique, et traitée de « putain » par sa patronne. Les sociologues ont démontré depuis longtemps que la famille, loin d’être seulement un lieu idyllique, est avant tout le lieu de toutes les dominations, et souvent le théâtre de violences. L’employeur considère que l’argent autorise tout et que, les domestiques faisant partie de leur famille, on peut tout leur demander. Les domestiques ne sont pas dupes de leur situation de dominé·es, mais j’en ai vu beaucoup, pendant nos entretiens, pleurer de fatigue…

Enjeux-UA : que nous dit le monde des domestiques de la situation sociale en France ?

Alizée Delpierre : il dit la persistance d’une petite minorité de très riches ; la grande aristocratie est loin d’avoir disparu, et les fortunes des autres ultra-riches restent considérables. Ce monde agit également comme un miroir grossissant de la ségrégation sexuée, de classe, de genre et de « race », au détriment notamment des femmes de milieux populaires d’origine non européenne. Les très riches affirment ne pas être racistes puisqu’ils emploient des non-blancs. Mais ils recrutent leur personnel en établissant des hiérarchies reposant sur de stéréotypes de genre et de sexe voire de « race ». Les femmes noires sont considérées comme « naturellement » de bonnes nounous, ensuite remplacées quand les enfants grandissent par des femmes blanches… Cette essentialisation raciale des compétences supposées s’inscrit dans un mode de pensée colonial largement répandu dans la société, au-delà de leurs entre-soi.

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