Histoire

« La forteresse assiégée » : la France, les femmes et le pouvoir

Enjeux 301 · 15 septembre 2026

Entretien avec Éliane Viennot sur son histoire des relations de pouvoir entre les sexes et les avancées féministes.

Eliane Viennot est professeure émérite de littérature de la Renaissance. Elle a enseigné la langue et la littérature française dans plusieurs universités dont Seattle et Saint-Étienne. Militante féministe depuis les années 1970, elle s’est notamment investie dans les campagnes pour le droit à l’avortement, pour la parité, et pour l’institutionnalisation des études féministes (ou « de genre »).

Enjeux-UA : le volume 5 de la série que vous consacrez à l’histoire des relations de pouvoir entre les sexes en France est consacré à la période contemporaine proche (1860-2000) : un temps de conquêtes politiques peut être plus qu’économiques et sociales ?

Éliane Viennot : en réalité tout est lié. Ce qui caractérise cette période est l’accès des femmes aux métiers et aux positions jusqu’alors monopolisées par les hommes. Un premier grand mouvement suit leur entrée à l’université, qui se dessine en 1861, lorsque la première parvint à passer puis à faire valider son baccalauréat (Julie-Victoire Daubié), et qui se concrétise en 1868, avec l’inscription de la première à la faculté de médecine (Mary Putnam). Le deuxième grand mouvement est consécutif à leur accès au droit de vote et d’éligibilité, en 1944, qui entraîne l’ouverture des fonctions et professions demeurées closes : politique, haute fonction publique, magistrature… et finalement police, armée, etc. Ce que cherche à montrer ce livre, c’est non seulement que ces conquêtes furent très difficiles, qu’elles nécessitèrent des batailles homériques, mais qu’une fois admises en principe, leur mise en œuvre ne cessa d’être entravée par ceux qui n’en voulaient pas. Tous les moyens ont été activés pour cela : guérilla politico administrative, recours aux boys clubs, dénigrements des « émancipées », offensives culturelles et médiatiques…

Enjeux-UA : quelle fut la place du syndicalisme, mais aussi de l’école, dans ces conquêtes ?

Éliane Viennot : les efforts investis dans l’éducation des filles par les féministes (femmes et hommes), dès la fin de la Révolution française, sont à l’origine du bouleversement qui s’opère dans les dernières décennies du XIXe siècle. Les masculinistes croyaient pouvoir justifier leurs monopoles sur l’éducation et les métiers supérieurs en invoquant la faiblesse intellectuelle des femmes. Or dès qu’une porte s’ouvre, certaines décrochent les premières places : examens, concours, agrégations, rien ne leur résiste. Dès les années 1960, de nouveaux empêchements sont mis en place pour qu’elles ne s’installent pas partout en positions de force dans les anciens monopoles masculins - par exemple la justice, les bibliothèques, le professorat. Le rôle des syndicats est beaucoup moins positif. Le mouvement ouvrier dans son ensemble démarre cette période opposé au travail des femmes, et il le demeure très longtemps. Les syndicats féminins créés par les féministes sont négligés, voire combattus, voire supprimés par les dirigeants. Quant aux syndicats ouverts aux femmes, ils demeurent des bastions masculins jusque dans les années 1970. Les problèmes que connaissent les femmes - comme travailleuses des secteurs les plus dévalorisés, comme mères de famille chargées de la « double journée », comme victimes de violences sexistes et sexuelles - sont très longtemps ignorés ou méprisés.

Enjeux-UA : quels espaces restaient à conquérir au début du XXIe siècle ? Quelles résistances face à cette quête de l’égalité ?

Éliane Viennot : globalement, beaucoup de blocages commencent à sauter à partir des années 1980, sous la quadruple influence du MLF (qui a rouvert la plupart des dossiers laissés en suspens), des chercheureuses féministes (qui n’ont cessé de mieux documenter les discriminations), des institutions supranationales comme l’ONU et l’Europe (qui ont organisé des conférences internationales, poussé les États à s’engager) et des gouvernements socialistes (qui ont légiféré dans le sens de l’égalité). Certains domaines restent toutefois presque intouchés par la « vague des réformes » : la politique, d’où la campagne pour la parité qui démarre en 1993 ; la langue masculinisée, qui ne commence à reculer qu’après la véritable bataille engagée en 1997 autour du mot ministre (la ou le ?) ; le continent des violences masculines, dévoilé en 2000 par une première enquête nationale. Enfin, certains secteurs demeurent sourds, comme l’Église catholique, une partie de la franc-maçonnerie, et bien des clubs où se rassemble le gratin des capitalistes… de sexe masculin. Dans mon livre, la conclusion est consacrée aux avancées réalisées depuis cette date - elles sont nombreuses -, mais aussi à ce qui continue de résister, et aux nouvelles menaces apparues depuis. Certaines, comme la « réislamisation » de jeunes issu·es de l’immigration maghrébine, la revitalisation d’une opposition catholique réactionnaire, l’émergence d’une mouvance ouvertement masculiniste, sont particulièrement inquiétantes.

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