Économie

Élections 2027 : les nationalisations

Enjeux 301 · 13 septembre 2026

La question des nationalisations revient en force : à quelles conditions peut-elle être une étape vers la sortie du modèle capitaliste ?

La question des nationalisations n’a jamais vraiment disparu, notamment parmi les économistes combattant la pensée et les politiques libérales. Mais elle a pris ces dernières années une ampleur particulière qu’il faut interroger pour en comprendre les ressorts et pour déterminer à quelles conditions des nationalisations de certaines productions pourraient être des étapes sur une trajectoire de sortie du modèle capitaliste.

En juin dernier, l’Assemblée nationale a adopté une proposition visant à nationaliser ArcelorMittal. Le contexte politique ne permet pas d’envisager, à ce stade, sa mise en œuvre effective, mais la mobilisation des oppositions de gauche et écologistes sur cette question est significative. Plus largement, depuis 2020, de nombreux États ont entrepris de nationaliser ou d’acquérir une partie du capital social de grandes entreprises. En Allemagne, l’État est intervenu dans le secteur énergétique pour éviter l’effondrement d’entreprises fragilisées par la crise du gaz. En Italie, les pouvoirs publics ont renforcé leur présence dans plusieurs secteurs stratégiques. Aux États-Unis l’intervention publique et les subventions massives à l’industrie sont redevenues des instruments centraux de la politique économique.

L’État au secours du capital

Partout, sous des formes différentes, le dogme selon lequel l’État devait se retirer de l’économie semble se fissurer. Le phénomène est suffisamment important pour que des économistes et des historien·nes évoquent une tendance d’une ampleur inédite depuis plusieurs décennies, qui constituerait une quatrième vague de nationalisations, après celles qui ont marqué le XXe siècle, et après une longue période dominée par l’éloge du marché, de la libre concurrence et des privatisations. Suffisamment important aussi pour que cela fasse l’objet d’une publication dans une revue du Fonds Monétaire International.

Mais cette quatrième vague de nationalisations ne remet pas en cause les principes fondamentaux du capitalisme ni des politiques néolibérales. L’idéologie capitaliste est encore hégémonique, alors qu’elle nous conduit à la catastrophe.

Les prises de contrôle étatique d’entreprises ou de secteurs stratégiques constituent une adaptation aux échecs du marché (transport, énergie…) et au nouveau contexte de guerre commerciale internationale. Cette dernière marquerait le retour de la géoéconomie, réponse du capital à ses propres échecs et contradictions (stagnation de la productivité, épuisement des ressources, baisse des taux de profit…). Faire de la géoéconomie c’est pour un État mettre les choix de politique économique au service de la sécurité nationale. Pendant un temps cette sécurité s’accommode du libre-échange et du multilatéralisme, ce n’est plus le cas. Elle passe désormais par des États de plus en plus autoritaires et belliqueux et par des stratégies de contrôle des technologies et d’accès aux ressources naturelles. Ce sont donc les risques sanitaires, la crise énergétique, les guerres, l’accaparement des ressources, les conflits commerciaux et la souveraineté économique mise à mal par la dépendance aux chaînes de production mondialisées qui motivent les interventions étatiques.

Mais puisque le contrôle du capital par la puissance publique n’est plus le tabou qu’il a été pendant une quarantaine d’années, précisons les conditions qu’il faudrait remplir pour en faire une stratégie de sortie du capitalisme.

Quelles nationalisations pour sortir du capitalisme ?

Une entreprise nationalisée ou socialisée doit satisfaire des impératifs sociaux et écologiques et non la rémunération du capital. La puissance publique ne doit donc pas se comporter en actionnaire soucieux des dividendes. Décarbonation, préservation des ressources et de l’environnement et planification des investissements doivent devenir les objectifs centraux. Il faudrait aussi revoir profondément les rapports sociaux au travail, pour que les salarié·es et leurs représentant·es disposent d’un véritable pouvoir sur le travail, sur son organisation, son orientation et sur les critères de qualité. Le contrôle public du capital doit ainsi être l’occasion d’instaurer une véritable démocratie au travail, en engageant aussi une répartition de la valeur créée privilégiant les salaires et l’emploi.

La nationalisation doit enfin permettre de soustraire certaines activités à la logique de rentabilité financière. L’écologique exige des investissements de long, voire de très long terme, qui ne produiront pas nécessairement de profits immédiats, ou de profits tout court. Une société ne peut organiser la rupture tout en restant soumise au retour financier rapide. De nombreuses activités productives doivent être évaluées selon leurs coûts / bénéfices sociaux et leurs externalités.

Sur cette question des investissements, il s’agit aussi de ne pas financer les secteurs socialisés en ponctionnant les services publics ou la protection sociale. Une vague significative de nationalisations, pour ne pas être une forme de sauvetage du capitalisme, suppose d’être associée à une fiscalité plus juste, une contribution accrue des grandes fortunes et des profits, mais aussi la construction d’un nouveau circuit de financement permettant à la puissance publique d’investir durablement sans dépendre des marchés financiers.

Le supposé retour de l’État dans l’économie ouvre ainsi deux perspectives opposées. Il peut servir à sauver le capitalisme, sur le modèle des nationalisations des banques après la crise des subprimes, ou faire de la propriété publique un levier de transformation écologique, démocratique et sociale.

C’est de ce choix que dépendra le sens véritable de cette nouvelle vague de nationalisations. Mais au-delà d’un simple changement d’actionnaire, avec l’entrée de la forme étatique au capital des entreprises, une véritable rupture avec le système actuel nécessite davantage de penser une socialisation des moyens de production et d’échange, permettant de remettre en cause la propriété privée des moyens de production et la logique d’accumulation.

Hervé Moreau

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