« L'Université n'a pas failli sous Vichy ! »
Alain Dalançon revient sur la Résistance enseignante face au régime de Vichy et à son projet corporatiste et délaïcisé.

C’est ce que proclame Lablénie*, le président de la Résistance enseignante du FNU (Front national universitaire) à la Libération en 1944. Certes les personnels enseignants et non enseignants de l’Éducation nationale n’ont pas tous et toutes été des résistant·es, mais dans une large majorité ils ont refusé de soutenir le régime collaborationniste liberticide de Vichy et son programme de réorganisation corporatiste et délaïcisé de l’État et de la société. Comment comprendre ce refus après « l’étrange défaite » de 1940 ? Quel rôle le syndicalisme a-t-il joué dans cette prise de conscience, alors que des militants divers de la gauche politique et « une véritable fraction néosyndicaliste au sein de la polycratie » ont soutenu la « Révolution nationale » ? L’échec des associations professionnelles ?
Le syndicalisme confédéré à la CGT unifiée en 1935-1936, était largement majoritaire en 1939 dans l’Éducation nationale, dont il faut rappeler que les syndicats étaient seulement tolérés depuis 1924. La défense des revendications corporatives (reclassement, retraites, recrutements, titularisations, nominations et mutations, maxima de service) y était prédominante. La loi du 15 octobre 1940 porte dissolution de tous les groupements de fonctionnaires. André Delmas*, le secrétaire général du puissant Syndicat national des instituteurs, un des leaders de la tendance « Syndicats » de la CGT, très anticommuniste, essaie de négocier une autorisation de poursuivre l’activité du SNI, mais il essuie un net refus. L’objectif du régime de Vichy est en effet de développer de nouvelles associations professionnelles dans l’Éducation nationale. Celles-ci entrent dans le projet de restauration de l’Administration, justifiant le Statut des fonctionnaires de septembre 1941, qui s’inscrit dans la mission de reconstruire la société en l’épurant et en rendant active la solidarité des groupes qui la composent. En 1942, 20% des instituteurs et institutrices, soit 30 000 fonctionnaires, auraient demandé à entrer dans ces associations. En réalité, les adhésions ne paraissent pas avoir excédé quelques milliers. En revanche, aucune association de personnels du secondaire, du primaire supérieur ou du technique n’a pu être créée. Pour gagner la confiance des enseignants, Pétain se prête à une réception d’instituteurs en avril 1942, bien qu’il considère les instituteurs comme responsables de l’affaissement moral de la France et ait supprimé les écoles normales. Le ministre Bonnard relance les associations par un décret du 12 juin suivant. Il s’appuie sur le concours d’anciens militants munichois du SNI et de la FGE (Fédération Générale de l’Enseignement, créée en 1929 au sein de la CGT) qui entrent dans les cabinets ministériels, Léon Emery* et André Lavenir* dans celui de Bonnard, et Blain dans celui d’Henriot. Lavenir estime, en janvier 1944, que la dissolution brutale du SNI a été une grave erreur. C’est l’aveu de l’échec de tous les groupements, maréchalistes, pétainistes et collaborationnistes, pour tenter de faire prévaloir leur vision de la Révolution nationale dans une Europe nouvelle. Deux organisations, ouvertement collaborationnistes mais rivales, ont en effet été créées à la fin de l’année 1942 - début 1943, où se retrouvent d’anciens militants syndicalistes de la CGT. La Confédération générale de l’Enseignement, animée par Georges Lefranc* et Robert Fortier*, dispose de correspondants dans des départements sièges de facultés (Besançon, Caen, Dijon, Nancy, Lyon, Aix, Montpellier, Clermont). L’Union de l’Enseignement, filiale du RNP de Marcel Déat*, dirigée par Ludovic Zoretti*, Georges Albertini*, Léon Emery et Pierre Vaillandet* aurait 17 responsables départementaux fin 1942 et 32 en avril 1943. En juillet suivant, une A.G. réunit à la Mutualité 78 délégués de 29 départements. Les thèmes abordés dans son organe, l’École de demain, montre le passage de sujets très idéologiques à des questions corporatives (traitements et reclassement, réforme de l’enseignement et des cours complémentaires…).
Les causes de la désaffection des personnels
Les réactions des enseignants ont toujours mêlé approche éducative et corporative. L’épuration mise en œuvre par les trois premiers secrétaires d’État par exclusion de la Fonction publique des juifs, des francs-maçons et de ceux qui ne collaboreraient pas à l’œuvre de redressement national, est généralement mal acceptée. Elle renforce le traumatisme de la défaite et du début de l’Occupation et heurte une tradition d’indépendance et de tolérance. La politique anti-laïque de Jacques Chevalier (13 décembre 1940 - 22 février 1941) est encore plus mal jugée. Jérôme Carcopino (février 1941-avril 1942), pur produit de l’Université, corrige cette politique en essayant de mettre fin aux persécutions et à l’orientation cléricale de son prédécesseur. Sa réforme de 1942 fortifiant le secondaire ne soulève pas de rejet, mais n’apporte pas de réponse aux attentes des personnels d’amélioration de leur situation matérielle. En revanche, la politique collaborationniste d’Abel Bonnard (avril 1942 - août 1944) soulève de plus en plus de répulsion, tandis que la victoire de l’Allemagne apparaît de moins en moins crédible. Dans leur majorité, les personnels n’accordent donc pas leur confiance aux politiques fluctuantes de Vichy, car les idéologies qui les sous-tendent contrarient trop les valeurs communément partagées de la culture humaniste transmise, et sans doute encore plus leur aspiration à gérer l’Université de façon autonome.
Les détériorations des conditions de vie et de travail
Les vides laissés par les tués et prisonniers, l’exode et le transfert de lycées dans la zone libre, ont désorganisé les établissements à la rentrée 1940. Par la suite, l’occupation d’une partie de leurs locaux par les Allemands, puis par les forces de l’Ordre de Vichy, sont facteurs de désorganisation et d’hostilité de la part des personnels et des élèves. De nombreux postes sont vacants, le nombre des auxiliaires grossit, les effectifs des classes sont pléthoriques. La misère des traitements des instituteurs est manifeste. Carcopino les fait donc augmenter faiblement en mars 1942. Bonnard double leur indemnité en octobre. Les militants de l’ex-SNI entrés à son cabinet lui proposent donc en 1944 d’accentuer une politique de mesures corporatives, susceptible d’endiguer un fort mécontentement qui entrave le ralliement à la politique de collaboration. S’ajoutent les « prélèvements de fonctionnaire » : 2 806 jeunes instituteurs sont envoyés en Allemagne, soit 17% des 16 200 fonctionnaires requis. Les jeunes cherchent par tous les moyens à échapper au STO et certains entrent dans les maquis. Les difficultés pour enseigner et pour vivre sont de plus en plus mal supportées et ne font qu’aggraver des réactions de méfiance et de défiance à l’égard du régime, d’autant que les carrières sont entre les mains des chefs. La loi du 12 juillet 1940 a en effet suspendu l’obligation de consulter les organismes consultatifs. L’inspection joue un rôle déterminant pour les nominations, mutations et promotions, encore plus qu’avant-guerre. Les chefs d’établissements sont investis de plus grands pouvoirs sur les carrières.
Des urgences à la Libération
Du côté de la Résistance universitaire, on s’est appuyé sur une forte identité professionnelle en faisant appel aux ressources d’une culture rationaliste, humaniste et patriotique, mais les difficultés de toute nature dans la vie quotidienne et la vie professionnelle ont poussé également les responsables, anciens syndicalistes, à ne pas négliger les revendications corporatives. Ce qui a favorisé l’adhésion ou le soutien de la masse des personnels aux différentes organisations résistantes dans les derniers mois de l’année scolaire 1943-1944. Tout en acceptant « comme leurs concitoyens les sacrifices indispensables pour la poursuite de la guerre jusqu’à la victoire et pour la rénovation du pays », les personnels attendent de recevoir en retour une juste reconnaissance matérielle de leur rôle et de la « dignité de leur fonction ». S’ils acceptent le nouveau contrat social fondée sur le programme des « jours heureux » du CNR de mars 1944, ils attendent leur reclassement et la possibilité de contrôler le déroulement de leur carrière. Ce que traduisent en termes de revendications urgentes leurs syndicats très majoritaires rassemblés dans la CGT en 1945. Ce syndicalisme s’appuie en même temps sur un formidable espoir de changer la société. L’École doit prendre toute sa place dans cette « renaissance », grâce à une réforme démocratique, dans la solidarité avec la classe ouvrière et la nation tout entière. La revendication corporative s’articule avec l’objectif de transformation profonde de la société. Et aujourd’hui ? L’histoire ne se répète jamais exactement. Mais on y trouve toujours des similitudes et des enseignements. Face au risque d’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite nostalgique d’une nouvelle Révolution nationale, les syndicats ont la responsabilité de maintenir le cap pour une transformation sociale, en ne restant pas à la remorque des partis d’une gauche désunie, car tout notre avenir ne se jouera pas que dans les urnes.
Alain Dalançon
