Le syndicalisme féministe : un outil de transformation sociale
Face aux offensives réactionnaires contre les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+, le syndicalisme féministe reste une nécessité.

Dans une société toujours structurée par le patriarcat et le capitalisme, l’émancipation des femmes est le fruit de luttes collectives et de rapports de force. Aucune conquête n’est définitivement acquise. Face à la destruction des droits sociaux et des services publics et aux offensives réactionnaires et d’extrême droite contre les droits des femmes, des minorités et des personnes LGBTQIA+, porter un syndicalisme féministe est plus que jamais une nécessité.
Le travail, un terrain central de l’émancipation
Le syndicalisme féministe est d’abord un syndicalisme. Cette précision est loin d’être anodine. Le confondre avec l’activisme féministe constitue une erreur politique et stratégique. Non parce que les différentes formes d’engagement féministe devraient être opposées ou hiérarchisées : chacune contribue, avec ses outils propres, à rendre visibles les dominations, à faire émerger des revendications et à construire les mobilisations. Mais le syndicalisme ne peut renoncer à sa spécificité : organiser les travailleur·ses à partir de leurs conditions matérielles d’existence et construire le rapport de force pour arracher des droits collectifs. Un syndicalisme féministe ne peut donc se réduire à importer dans notre Fédération les pratiques de l’activisme ou à multiplier les actions de sensibilisation. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer les rapports de domination, mais de construire les moyens collectifs de les combattre et de transformer les rapports sociaux qui les produisent. Le travail constitue ainsi un terrain politique central de l’émancipation. L’émancipation des femmes ne peut être pensée sans leur émancipation économique. Sans autonomie financière, droits sociaux et protection collective, elles restent davantage exposées à la dépendance, aux violences et aux assignations de genre. L’accès à l’emploi et à un salaire, la protection sociale, la lutte contre les discriminations ou le développement des services publics, ont ainsi profondément transformé leurs conditions d’existence. C’est là que réside la force du syndicalisme féministe : intervenir au cœur des rapports sociaux de production pour les transformer. Par l’organisation collective, la mobilisation, la grève et la conquête de nouveaux droits, il fait de la lutte collective un levier d’émancipation et de transformation sociale.
Transformer plutôt qu’aménager
Cette conception implique de penser ensemble patriarcat et capitalisme. Comme l’a montré Danièle Kergoat, les rapports sociaux de sexe et de classe ne s’additionnent pas : ils s’entrecroisent, se renforcent et se reproduisent mutuellement. Les inégalités salariales, le temps partiel subi, la précarité ou la sous-valorisation des métiers du soin, du lien et de l’éducation ne sont pas de simples dysfonctionnements. Ils participent d’une organisation économique qui tire profit de la division sexuée du travail et de l’exploitation différenciée de la main-d’œuvre. Dans le même temps, le travail domestique et reproductif repose toujours très majoritairement sur les femmes. Indispensable à la société et à l’économie, il demeure largement invisibilisé et dévalorisé. Cette division sexuée du travail entretient leur dépendance et pèse sur leurs carrières, leurs conditions de travail et leur santé. Elle n’est pourtant pas une fatalité suspendue à un hypothétique « changement des mentalités ». Le syndicalisme dispose de leviers pour la combattre : repenser l’organisation du travail et réduire le temps de travail pour toutes et tous afin de desserrer les contraintes qui pèsent sur les femmes et de mieux partager les temps de vie. Notre féminisme syndical ne peut donc avoir pour horizon une meilleure place des femmes dans un système profondément inégalitaire. Il ne s’agit pas de permettre à quelques-unes de franchir les plafonds de verre tandis que d’autres restent assignées aux emplois précaires, peu reconnus et mal rémunérés. Il ne s’agit pas d’aménager les inégalités, mais de transformer les structures qui les produisent.
Chausser les lunettes du genre
Penser l’émancipation impose de refuser une lecture fragmentée des dominations. Les rapports sociaux de sexe et de classe s’articulent au racisme, au validisme, aux LGBTQIA+phobies et aux autres mécanismes de domination et d’exploitation. Une approche intersectionnelle permet d’analyser leur imbrication et ses effets pour mieux les combattre. Cette analyse doit irriguer l’ensemble de notre syndicalisme : porter un syndicalisme féministe, c’est « chausser les lunettes du genre » dans tous nos champs d’intervention. Cela vaut pour les salaires, les carrières, les retraites, les services publics, les conditions de travail, la protection sociale, mais aussi l’écologie, les droits des étranger·es ou les libertés publiques. Aucune de ces questions n’est neutre du point de vue du genre car les effets des politiques que nous combattons peuvent être renforcés par l’imbrication des dominations. « Chausser les lunettes du genre », c’est interroger les effets différenciés des politiques publiques comme la portée de nos revendications : corrigent-elles les inégalités ou agissent-elles sur les mécanismes qui les produisent ? Le féminisme ne doit être ni un supplément d’âme, ni un domaine réservé à quelques militantes, ni se limiter aux échéances du 8 mars et du 25 novembre. Il doit être une grille de lecture et d’action pour transformer la société.
Un féminisme syndical de lutte
Pour U&A, le féminisme syndical est indissociable d’un syndicalisme de lutte et de transformation sociale. Les droits ne sont pas octroyés : ils se conquièrent. Faire des revendications féministes des revendications syndicales à part entière suppose de les porter dans toute l’organisation et toutes nos mobilisations. Les grèves féministes du 8 mars participent de cette stratégie : elles rendent visible la place du travail des femmes et la puissance de l’action collective. Le travail mené avec la CGT et Solidaires dans les Intersyndicales femmes constitue aussi un axe important pour confronter nos analyses, construire des mobilisations communes et renforcer le rapport de force. Notre exigence féministe vaut aussi pour nos pratiques. Qui prend la parole ? Qui exerce les responsabilités ? Qui accomplit les tâches invisibles ? Qui a le temps de militer ? Nous ne pouvons combattre les rapports de domination dans la société sans interroger la manière dont ils traversent aussi nos syndicats. Cette ambition ne s’arrête pas aux frontières. Notre syndicalisme féministe est internationaliste : face à des systèmes d’exploitation et de domination mondialisés, il construit les solidarités entre les travailleur·ses et soutient les luttes des femmes partout où leurs droits sont attaqués. Il est aussi résolument antifasciste. Les extrêmes droites font de la remise en cause des droits des femmes et des personnes LGBTQIA+, du racisme et de la division des travailleur·ses des ressorts de leur projet politique. Les combattre est donc indissociable de notre projet féministe et syndical d’émancipation.
Faire du féminisme une grille de lecture et d’action
Pour U&A, porter un syndicalisme féministe à la FSU, c’est faire du féminisme une dimension structurante de notre projet : former nos militant·es, produire des analyses féministes dans tous nos champs d’intervention, faire vivre nos mandats et transformer nos pratiques. Parce que l’émancipation ne peut être ni individuelle, ni réservée à quelques-unes, ni partielle, le féminisme doit traverser tous nos combats et irriguer le syndicalisme de masse, de lutte et de transformation sociale que nous défendons. Dans la période qui s’ouvre, alors que les échéances électorales peuvent renforcer les politiques libérales comme l’extrême droite, faire vivre effectivement le syndicalisme féministe dans toute la FSU relève d’une urgence sociale et politique. Plus que jamais, notre horizon n’est pas de rendre le patriarcat plus supportable, mais de construire les rapports de force capables d’en défaire les mécanismes et de le faire tomber.
Pour la collective UA Femmes, Claire Fortassin, Caroline Quiniou et Anne Roger
