Géopolitique

L'extrême droite contre les syndicats : États-Unis, Hongrie, Italie

Enjeux 301 · 7 septembre 2026 · Syndicalisme

Benjamin Schreiber (Fondation Friedrich-Ebert) présente une note sur les attaques des gouvernements d'extrême droite contre les syndicats.

Benjamin Schreiber est Directeur adjoint de la Fondation Friedrich-Ebert France. Il a bien voulu accepter de présenter la récente note, rédigée en association avec la Fondation Jean Jaurès, relative aux attaques de gouvernements d’extrême droite contre les syndicats, aux États-Unis, en Hongrie (avant la chute de Viktor Orban) et en Italie. L’entretien a été finalisé au lendemain de la victoire de l’AfD5 aux élections en Saxe Anhalt.

Enjeux-UA : pourriez-vous présenter la Fondation Friedrich-Ebert (FES) ?

Benjamin Schreiber : il s’agit d’une Fondation politique allemande sociale-démocrate, proche du SPD, et du DGB, la principale confédération syndicale allemande. Elle constitue de fait une interface entre la sphère politique sociale-démocrate et le syndicalisme, car nous faisons partie historiquement du mouvement ouvrier. Le système allemand des fondations est inédit en Europe. Chaque parti - le SPD en ce qui nous concerne - représenté au Parlement sur deux législatures d’affilée a le droit de disposer d’une fondation politique sur financement public pour promouvoir le dialogue démocratique. Nous produisons des notes et organisons des débats programmatiques afin de contribuer à la vie démocratique dans la sphère sociale-démocrate, y compris avec le syndicalisme. Nous disposons de plus de 100 bureaux locaux dans le monde qui renforcent les échanges entre partis, syndicats, recherche et société civile. Nous sommes très attaché·es par ailleurs à notre indépendance, garante de notre crédibilité, même si nous partageons les valeurs et une longue histoire commune avec le SPD.

Enjeux-UA : quelle est l’origine de la note co-élaborée avec la Fondation Jean Jaurès relative aux attaques de plusieurs gouvernements d’extrême droite (États-Unis, Hongrie, Italie) contre le syndicalisme ?

Benjamin Schreiber : nous travaillons activement avec les syndicats français et allemands sur la question cruciale de la défense et de la protection de la démocratie, dans le cadre d’un réseau syndical contre les idées d’extrême droite. La note elle-même fait partie du travail de longue date que nous poursuivons avec la Fondation Jean Jaurès, avec des études communes sur l’extrême droite et les pratiques de dialogue social. Nous sommes animé·es d’un sentiment d’urgence face à la menace existentielle dont les syndicats se font l’écho et il y avait nécessité de produire des éléments factuels pour soutenir leur travail de conviction à l’égard des travailleur·euses. En France, cette coopération concerne les confédérations CGT, CFDT et UNSA ; les autres confédérations - et je ne parle pas ici de la FSU qui, n’étant pas une confédération, n’est pas concernée - ne souhaitent pas travailler de manière offensive sur l’extrême droite, car elles ont, sur ce sujet, une autre conception du syndicalisme. Il s’agit pour nous, Fondation Friedrich-Ebert, de favoriser dans ce cadre la coopération intersyndicale franco-allemande, tout en nous tenant à équidistance des organisations. Les secrétaires générales et généraux des 3 confédérations ont validé cette démarche.

Enjeux-UA : vous distinguez plusieurs types d’attaques structurelles : institutionnelles, financières, juridico-judiciaires: pourriez-vous donner quelques exemples marquants ?

Benjamin Schreiber : la note démontre, exemples américain, hongrois et italien à l’appui, comment l’extrême droite parvenue au pouvoir peut multiplier les mesures brutales et radicales, avec rapidité et facilité, aucun pays n’étant à l’abri d’un accident démocratique, et ceci sans qu’il soit nécessairement besoin de changer la Constitution d’un pays : il suffit d’en exploiter les fragilités et les zones grises ; d’autres mesures d’orientation libérale et antisyndicale peuvent être plus subtiles, de portée limitée à première vue, mais qui, dans un effet d’accumulation, changent profondément le cadre de l’action syndicale.

Trois types de mesures peuvent être distinguées dans les attaques contre les syndicats. Les mesures institutionnelles : aux États-Unis, le plus impressionnant au début du second mandat de Donald Trump a été la suppression d’un trait de plume des droits d’un million de fonctionnaires fédéraux, à savoir 84% d’entre elles et eux, aux négociations collectives : les agences fédérales ne sont plus tenues de négocier les conditions de travail ou les salaires avec les syndicats. Il s’agit de la plus vaste offensive antisyndicale aux États-Unis depuis des décennies. Trump a également attaqué le NLRB en révoquant un membre de son directoire, ce qui a paralysé l’action de cette administration fédérale chargée de garantir les droits syndicaux et le bon déroulement du dialogue social. Cela a eu un effet direct sur la capacité d’action des syndicats. En Hongrie, le gouvernement Orban a littéralement démantelé des droits syndicaux par la loi sur le Code du travail de 2012. Au niveau de l’entreprise, le droit de veto sur les décisions patronales unilatérales a été supprimé, ainsi que le droit de consultation sur les licenciements collectifs, de l’inspection du travail, des droits des instances de dialogue social : le régime Orban, avant sa récente défaite électorale, avait ainsi consacré la toute-puissance de l’État nationaliste et du patronat. En ce qui concerne les mesures financières, elles constituent un enjeu crucial, car elles s’inscrivent dans les stratégies d’attaques indirectes contre les syndicats, avec un risque similaire en cas de victoire de l’extrême droite, particulièrement en France. En Hongrie, tout financement public des syndicats a été supprimé en 2011 et 2012, la menace de suppression de ces sources constitue évidemment une forme de chantage envers les syndicats, invités ainsi à une approche moins contestataire des réformes libérales. En Italie, le gouvernement Meloni ne change pas l’architecture institutionnelle, mais reconnaît à des organisations marginales ou alignées sur le pouvoir, une place équivalente aux confédérations historiques comme la CGIL ; ainsi la répartition des subventions publiques s’en trouve faussée, au profit de syndicats « jaunes » qui sont placés au même niveau de légitimité. Enfin, les mesures juridiques et judiciaires visent à créer envers les syndicalistes un climat d’intimidation pour marginaliser leur action. Le droit de grève n’est pas supprimé mais son exercice est rendu plus complexe, il est rogné comme en Hongrie ou en Italie, au nom de l’impératif d’un service minimum. L’incertitude juridique réglementaire orchestrée par les pouvoirs nationalistes favorisent les pressions de l’État et des employeurs sur les activistes ou les salarié·es syndiqué·es, via des menaces de poursuites pénales. Si la France n’est pas - encore véritablement - dans cette situation, rappelons qu’elle a chuté en 2026 dans le classement international sur le respect des droits syndicaux. La récente plainte contre Sophie Binet contribue à la banalisation de ces pratiques d’intimidation qui peuvent faciliter un jour le basculement dans un régime autoritaire. Enjeux-UA : comment le syndicalisme peut-il résister et quelle est la situation en Allemagne, face à la montée de l’AfD ?

Benjamin Schreiber : les syndicats aux États-Unis connaissent depuis des décennies un recul face aux politiques héritées de Reagan, ils font donc preuve de résilience face à l’intensification de ces attaques, en perdant peu d’effectifs, voire en en regagnant un peu. Globalement, le syndicalisme reste ferme sur ses convictions, et tenter de s’adapter aux injonctions nationalistes les conduirait au désastre ; les syndicats maintiennent leur agenda revendicatif, tant au niveau national que dans les entreprises, la plupart excluent les syndiqué·es qui font état publiquement de leur engagement politique à l’extrême droite, au risque de perdre des effectifs. Parallèlement, elles doivent s’efforcer de ne pas perdre le contact avec des salarié·es radicalisé·es, en pariant sur le dialogue, et d’abord au sein de l’entreprise, car c’est là que se joue une partie de la socialisation politique. C’est un lieu décisif de la bataille militante. D’autant que les syndicats doivent procéder à des arbitrages, ou des dosages, délicats entre revendications concrètes (salaires, pensions, conditions de travail…) et plus générales, sur les principes démocratiques. Beaucoup dépend également de l’organisation interne des syndicats : en Allemagne, tant la DGB que ses fédérations sont largement décentralisées. Les syndicats doivent affronter les discours patronaux ou nationalistes qui leur dénient le droit de s’engager sur un terrain qui dépasse le strict champ économique et social, dans le but de les délégitimer, de les disqualifier : les rapports de classes, mais aussi la démocratie, sont censées s’arrêter aux portes de l’entreprise, dans une logique corporatiste. D’où l’importance d’un dialogue constant entre syndicats, partis, associations, solidaires dans leur œuvre d’élévation du niveau de conscience collective du salariat face au péril nationaliste. C’est tout l’intérêt en France des collectifs comme le Pacte de pouvoir de vivre ou l’AES - « Plus jamais ça ». En Allemagne, l’arrivée au pouvoir de l’AfD en 2029 n’est encore qu’un cas théorique, mais sa victoire écrasante dans le Land de Saxe-Anhalt pourrait déjà soumettre les syndicats à un test grandeur nature. Sans majorité absolue, elle n’a cependant pas encore les clés du gouvernement. Rien n’est écrit ni joué.

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