Culture

« Impossibles adieux » de Han Kang

Enjeux 301 · 6 septembre 2026 · Histoire

« Impossibles adieux », de la prix Nobel Han Kang : un réquisitoire contre l'oubli des massacres de Jeju, en Corée du Sud.

Impossibles adieux Han Kang prix Nobel de littérature

Sur l’île de Jeju, en Corée du Sud, une femme qui traverse une période difficile découvre une des périodes les plus sombres de la Corée du Sud moderne : les massacres de 30 000 civil·es entre 1948 et 1949 insurgé·es contre le gouvernement. Nécessité absolue de la mémoire.

Langue invitée du 80e Festival d’Avignon, le coréen a offert un regard sur la Corée du Sud, l’histoire d’un pays divisé, avec des changements climatiques, économiques et sociaux. Ainsi, les salarié·es et fournisseurs des constructeurs automobiles Hyundai ont mené une grève sans précédent notamment pour l’emploi et les salaires en août 2026. Le succès de la Corée du Sud (3e puissance économique d’Asie) est remis en cause. Théâtre, danse, en témoignent. Ainsi les artistes coréen·nes mettent au jour un pan de l’histoire nationale : le massacre de 30 000 habitant·es de l’île de Jeju après la Seconde Guerre mondiale.

Tel est le sujet du livre de Han Kang dont Isabelle Huppert et Hyeyond ont fait la lecture du 1er chapitre dans la Cour d’honneur. La pièce Island Story raconte aussi une partie de cette histoire coréenne passée sous silence avec les témoignages des descendant·es des atrocités commises.

Une répression brutale en 1949

À la fin de la Second Guerre mondiale, la Corée du Nord est sous l’influence de l’Union soviétique, celle du sud sous l’influence des États-Unis. Sont prévues des élections en 1947, le nord refuse de s’y soumettre, dans le sud la contestation s’organise. Dans l’île de Jeju, au sud de la péninsule, des heurts violents opposent forces policières et le Partie des travailleurs sud-coréens. Le 3 avril 1948, Syngman Rhee, allié des États-Unis, est élu président d’une Corée devenue « indépendante ». Les violences se poursuivent dans l’île. Sur ordre du gouvernement et avec l’approbation des autorités militaires américaines, l’insurrection est réprimée avec une violence inouïe par l’armée sud-coréenne. Des milliers de communistes ainsi que des civil·es sont tué·es ou arrêté·es et le leader du mouvement Yi Tuk-Ku est assassiné le 17 août 1949. On évalue le nombre de morts à 30 000 personnes. Sous peines de mesures punitives, le silence est imposé. Il faudra attendre le début du 21e siècle pour que les autorités présentent des excuses publiques et que la réalité des massacres soit exposée. Un roman entre présent et passé enfoui

L’intrigue est simple : Inseon, hospitalisée, demande à son amie - la narratrice - d’aller sur l’île de Jeju chez elle, pour sauver son perroquet blanc. Après une tempête de neige, cette dernière découvre, dans la maison, des archives familiales décrivant le massacre de milliers de Coréen·nes (10% de la population de l’île) entre 1948 et 1949. Dans une atmosphère glacée, cauchemardesque, Gyeongha est confrontée malgré elle au passé de l’île, à ces vies brisées, auxquelles les proches n’ont pu dire adieu (d’où le titre du roman), paralysés par l’omerta officielle. Le livre oscille entre présent et passé, entre la narratrice, elle-même assaillie de mauvais rêves et l’Histoire « avec sa grande hache », comme le disait Georges Perec. Les cauchemars de Gyeongha scandent le texte : la nuit noire, la mort, la neige, l’eau, des troncs, des fantômes peuplent l’obscurité, symboles sans doute du massacre à découvrir.

Le quotidien, sauver un oiseau, cohabite avec le massacre historique. Dès les premières pages, le récit s’organise entre rêve et réalité, passé et présent. Et la neige tombe sans discontinuer comme elle le faisait sur la scène de la Cour d’honneur, neige qui enveloppe tout. Mais sous la neige, la mémoire.

Nécessite de nommer, de dénoncer après des années de paroles étouffées. Nécessité pour l’avenir et les générations futures. Nécessité pour rappeler qu’il est indispensable d’agir.

Marylène Cahouet

« J’ai réalisé à quel point la vie elle-même était fragile. Ces chairs, ces os, ces vies qui pouvaient être brisés, touchés, et avec une telle facilité. Par la décision d’une seule personne. ».

« La neige tombe, éparse, le champ où je me trouve s’étend sur une colline hérissée de milliers d’arbres sans cime ni branches, de troncs nus. ».

« Je ne me suis pas réconciliée avec la vie, mais j’ai dû vivre à nouveau. ».

Han Kang : romancière sud-coréenne née le 27 novembre 1970. Après des études de littérature, elle enseigne la création littéraire et écrit des romans, des poèmes. La Végétarienne est le 1er roman traduit. Impossibles adieux reçoit le prix Médicis en France, et l’autrice reçoit le Prix Nobel en 2024.

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