Entretien avec Elisabeth Godefroy

nov. 20, 2025 · 8 min. de lecture

Elisabeth Godefroy est doctorante et enseignante à Sciences Po Bordeaux. Ses recherches portent sur le mouvement des Gileets Jaunes sur lequel elle prépare une thèse. A l’heure où le syndicalisme cherche à se positionner par rapport au mouvement « Bloquons tout », la question est notamment de chercher si des parentés existent entre ces deux mouvements asyndicaux.

Genèse d’une recherche sur les Gilets Jaunes

Enjeux-UA : comment en êtes vous venue à étudier le mouvement dit des Gilets Jaunes ?

Élisabeth Godefroy : Je fais partie d’un collectif de chercheur·es structuré autour du projet « Gilets jaunes : approches pluridisciplinaires des mobilisations et politisations populaires » financé par l’Agence nationale de la recherche. Recrutée en 2021, mon approche cible les participant·es primo contestataires mais surtout les militant·es expérimenté·es qui ont participé au mouvement. Lorsque le mouvement a émergé en novembre 2018, j’étais assez sceptique sur son essor. Compte tenu de ma propre expérience de mobilisation à l’université et dans le mouvement Nuit debout, les Gilets jaunes me semblaient très éloignés du mouvement social. Et finalement, en décembre, j’ai décidé de changer le sujet de mon mémoire, initialement consacré aux député·es macronistes issu·es de la société civile aux législatives de 2017 ! J’étudie les Gilets jaunes depuis maintenant près de 7 ans, selon une approche qualitative et ethnographique. Sur le terrain, j’adopte une position d’observation et d’écoute, et j’ai réalisé beaucoup d’entretiens individuels. Cela m’a ainsi amené à rencontrer des participant·es très divers, allant de militant·es expérimenté·es, issu·es du mouvement social et / ou de gauche radicale à des royalistes…

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Gilets Jaunes et Syndicats : Des relations complexes

Enjeux-UA : comment définir les relations entre Gilets Jaunes et syndicats ?

Élisabeth Godefroy : il n’existe pas et il ne peut exister de définition unique de ce qu’est un ou une Gilet Jaune. Cette définition est d’ailleurs depuis le départ débattue et fait l’objet d’une concurrence en interne dans ce mouvement très hétéroclite : 35% des Gilets Jaunes (GJ) qui ont accepté de répondre à l’enquête par questionnaire menée in situ par mon collectif de recherche refusent de se positionner sur un axe gauche droite ; pour ceux qui ont accepté, 44% se disent à gauche et 15% à droite. Cela infirme l’idée selon laquelle le mouvement serait enraciné à l’extrême droite, dans une forme de néo poujadisme, même si cette sensibilité est présente. S’agissant du rapport aux syndicats, on trouve en gros deux lignes. L’une, très minoritaire, remet en cause le syndicalisme dans son principe même, comme d’ailleurs les partis politiques. Une autre ligne remet moins en cause l’existence du syndicalisme que le traditionalisme et l’inefficacité de leurs modes d’actions, synonymes d’impuissance. Les Gilets jaunes se composent d’ouvriers et de travailleurs indépendants, d’artisans, éloignés du fait syndical. Ils rejettent donc souvent le répertoire d’action classique du syndicalisme, et notamment la « manifestation saucisse merguez », alors que le principe de la grève est lui moins remis en cause. Cette ligne distingue volontiers les syndiqués de base, acceptés, des syndicats auxquels on ne fait pas confiance. C’est pourquoi par exemple les GJ ont construit leurs propres modalités d’action en s’en démarquant : à Paris, les appels à défiler sur les Champs Élysées n’étaient pas déclarés en préfecture, les parcours n’étaient pas déposés. Il y avait pour partie de l’inexpérience, mais aussi l’affirmation d’une volonté de rupture avec l’ordre institué de la protestation : le refus de négocier avec une préfecture qui allait les renvoyer inéluctablement vers les lieux de processions syndicales habituelles comme Bastille République Nation… À cela s’ajoute une forme d’aversion pour toute forme de représentation institutionnelle, plaçant élu·es et syndicats dans le même sac. Plusieurs leaders GJ sont apparus sur les réseaux sociaux et dans les médias comme Priscillia Ludosky, auteure d’une pétition de masse contre la taxe carbone, ou Eric Drouet, fondateur du groupe numérique La France en colère, regroupant jusqu’à 300 000 membres sur Facebook. Ils ont accepté de rencontrer des ministres, mais en refusant le rituel du huis clos, habituel dans les négociations syndicales. À l’inverse, ils faisaient la demande que les entretiens soient filmés et retransmis en direct, au nom de la transparence. Autres éléments : 32% des GJ répondants se sont dit appartenir ou avoir appartenu à une organisation syndicale, surtout CGT et Solidaires, mais aussi CFDT et FO. Avec au fur et à mesure de la mobilisation une évolution, peut liée à l’arrivée de militant·es du mouvement social dans la mobilisation : au début de celle-ci en novembre 69% estimaient que les syndicats n’étaient pas les bienvenus, 47% en janvier.

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L’implication des syndicalistes dans le mouvement

Enjeux-UA : qu’en est-il inversement des militant·es syndicalistes qui sont devenu·es GJ ?

Élisabeth Godefroy : dans les semaines qui précèdent le 17 novembre 2017, les centrales syndicales se méfient voire affichent une certaine hostilité. La CGT communique sur l’incompatibilité des valeurs respectives, pointant chez les GJ des discours pro-patronaux, les discours anti impôts… L’affirmation de revendications sociales - en partie liées au travail - dans le mouvement, à conduit les syndicats à faire évoluer leur position vers davantage de soutien, tout en conservant une position d’extériorité. Les rapprochements se sont plutôt réalisés par la base, en fonction des spécificités locales, de la présence ou non localement des forces syndicales, moins implantées dans le péri-urbain où se sont largement déployés les GJ. Il faut distinguer deux cas de figure : d’une part, d’ex-syndiqués voire des syndiqués qui deviennent GJ et, d’autre part, des syndicalistes qui les rejoignent en tant que tels. On a vu des groupes de syndiqué·es aller sans cacher cette appartenance sur les ronds points, dans les manifestations, avec souvent les mêmes dilemmes : arbore-t-on ou non les drapeaux de son syndicat ? Porte-t-on gilet jaune ou gilet rouge ? Distribue-t-on des tracts avec logos syndicaux ou pas ? Cela a fonctionné çà et là, par un apprivoisement respectif progressif. Les syndicalistes, ainsi que des politiques, ont mis à disposition des GJ leur savoir-faire organisationnel, leur logistique parfois, avec la volonté de gagner le respect des GJ sur leur capacité à militer sur le terrain, dans la difficulté. Ceci a pu d’ailleurs contribuer à briser des idées reçues parmi les GJ peu familiers du syndicalisme réel. Pour les syndicalistes, il s’agissait aussi parfois d’envoyer un message sur la nécessité d’un renouvellement interne de leur organisation à leur direction. Contrairement à l’après mouvement sur les retraites, les centrales n’ont cependant pas alors enregistré de hausse des adhésions, le public des GJ ne relevant pas toujours de leur champ. Mais le regard des GJ sur les syndicats a sans doute un peu changé.

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S’agissant de personnes venues avec une ancienne expérience du syndicalisme, il s’agissait surtout d’ex militant·es en responsabilité locale, du privé, des enseignant·es aussi, usé·es par des conflits locaux, parfois amers devant le peu de solidarité de leurs collègues de travail ou le peu de soutien ressenti de leurs hiérarchies syndicales. Ils disent avoir retrouvé dans l’engagement GJ du sens à l’action militante, à travers les temps d’échanges ou les modalités d’action directe. La fin de la mobilisation a été accélérée par la crise covid. Cependant, des GJ ont tenté de la relancer après le premier confinement. Sans nécessairement renier leurs revendications initiales, ils ont été actifs dans le mouvement contre le passeport sanitaire, par méfiance envers le pouvoir central, par rejet d’un Emmanuel Macron dénoncé comme désireux, par les mesures de distanciation sociales, de museler toute forme d’opposition. Cette mobilisation a cependant ravivé des divisions internes, entre des gilets jaunes aux affinités d’extrême-droite, qui défendaient une lecture complotiste de la pandémie, et des gilets jaunes plus proches du mouvement social. Dans ce contexte, j’ai observé le départ progressif des manifestations d’une partie des composantes de gauche.

Comparaison avec le mouvement “Bloquons tout le 10 septembre”

Enjeux-UA : existe-t-il selon vous des parentés entre les Gilets jaunes et le mouvement « Bloquons tout le 10 septembre » ?

Élisabeth Godefroy : les deux mouvements présentent incontestablement des caractéristiques communes : l’importance des réseaux sociaux, le refus des organisations - syndicats ou partis - et le choix de collectifs locaux, le rejet de toute représentation. La volonté d’articuler revendications sociales et démocratiques le rapproche aussi des GJ. Le mouvement du 10 septembre présente un caractère lui aussi composite, hétéroclite, mais peut-être moins qu’en 2018. Il semble exister deux lignes aujourd’hui, avec deux sites internet emblématiques. Celui nommé « Indignons-nous » renvoie à une approche clairement progressiste, revendiquant en faveur des salaires, des services publics, se réclamant d’un peuple « inclusif », sans aucune dimension raciste ou xénophobe, ciblant Macron, Bayrou, Elon Musk, Sterin, donc les élites économiques et non les migrants ou les soi-disant « assistés ». Un autre site - Lesessentiels - s’affiche comme souverainiste, partie du Frexit, il appelle à dissoudre les partis politiques accusés de diviser le pays, ce qui peut évoquer l’extrême-droite nationaliste ou encore une réappropriation de la critique gaulliste du « régime des partis ». Significativement, il prône le 10 septembre des actions de type individuel - boycott de la carte bancaire, des grandes surfaces, des rassemblements mais sans passer pour des manifestants, sans perturber l’espace public, une pétition pour la destitution de Macron (125 signatures depuis un mois). L’autre tendance, qui semble plus nombreuse, voit la présence de GJ, de personnes engagées dans le mouvement de 2023 contre les retraites, avec des mots d’ordre et des modalités d’action plus collectives. On comptait près de 50% de primo contestataires parmi les GJ présents sur les ronds-points, 27% dans les manifestations. Cela semble différent pour le mouvement actuel. Par ailleurs les partis et les syndicats sont moins dans la tergiversation et davantage dans le soutien aujourd’hui. À ce risque d’effet repoussoir beaucoup de primo contestataires s’y reconnaissent justement parce qu’il n’émane pas de partis ou de syndicats.

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Propos recueillis par Matthieu Leiritz l

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
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