Comment lutter efficacement contre l’extrême-droite ?
nov. 13, 2025·8 min. de lecture
Lors des élections législatives de 2024, la FSU a adopté, dans l’urgence, et pour éviter la perspective d’une victoire de l’extrême-droite, des positions claires, notamment l’appel à soutenir les candidatures porteuses du projet du NFP. Un an après, et alors que la politique libérale menée par Barnier puis Bayrou n’a fait que renforcer la plausabilité d’un accès du RN au pouvoir, quel bilan des actions syndicales pour l’éviter, et quelles perspectives ? Comment le syndicalisme peut-il être un rempart face au vote RN, y compris parmi les personnels que la FSU syndique ? Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU, Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU, Julien Fonte, secrétaire général du SNUTER-FSU et Stéphane Tassel, SNESup-FSU, secrétaire national de la FSU ont accepté d’échanger pour Enjeux.
Stéphane Tassel (SNESup-FSU)
La FSU ne part pas de rien, elle peut s’appuyer notamment sur ses travaux, mais aussi au zoom consacré à la lutte contre l’extrême-droite à notre dernier congrès. Nous avons également initié en 2014 un travail sur la réalité des politiques menées dans les municipalités qui ont basculé, dans l’objectif notamment de démasquer leur identité anti sociale, anti fonctionnaires. À quelques mois des prochaines municipales, ce travail est à relancer, sur la base d’exemples concrets pour démasquer l’imposture de l’extrême-droite, notamment RN. Un autre chantier est celui de la jeunesse, central pour la FSU, or elle est en partie touchée par la tentation RN. Des stages de très bonne facture se sont tenus récemment dans les SD 69 et SD 68, Vincent Edin, a ainsi démontré que le moteur le plus prégnant de l’acte de voter RN, plus que le racisme, est le masculinisme. Trois axes d’action pourraient être dégagés : la question de la syndicalisation, car être syndiqué est un moyen de se protéger, mais il faut être en capacité de protéger les adhérent·es, notamment lorsqu’ils ou elles sont menacé·es. Récemment, un militant a été l’objet de menaces pour avoir dénoncé le contenu réactionnaires de spectacles organisés avec des subventions publiques. Il nous faut donc poursuivre, améliorer et mieux coordonner notre travail de veille des menées d’extrême droite, avec les SD. Le deuxième axe pourrait être une stratégie et une action commune avec nos camarades de la CGT, confrontée aux mêmes questions. Enfin un dernier axe serait un travail unitaire plus large encore, par exemple avec VISA qui permet de disposer d’un arc large.
Sophie Vénétitay (SNES-FSU)
L’an dernier, face à l’imminence de l’arrivée de l’extrême-droite, la FSU et ses syndicats nationaux ont pris leurs responsabilités, et nous n’avons pas constaté de vague de reproches de la part des adhérents. On peut donc considérer que nous n’étions pas en décalage par rapport à la profession en appelant à voter contre le RN et à soutenir le projet du NFP par le vote. Mais le danger est toujours là, et nous le touchons du doigt dans l’Éducation nationale, avec des collègues menacés par l’extrême-droite. Pour nous la question demeure : comment agir, au-delà du seul cadre militant, bien sûr indispensable mais pas suffisant, pour faire reculer la tentation RN sur le terrain, sur les lieux de travail quotidien ? En plus du gros travail de formation déjà mené et qui doit se poursuivre voire s’amplifier, l’objectif pourrait être d’aller voir massivement les collègues, pour une information à grande échelle. Dans ces discussions avec les personnels, il faut expliquer pourquoi l’École publique qui ne peut plus, ou moins, jouer son rôle émancipateur où les personnels ont vu aussi leurs conditions de travail se dégrader, à chaque fois en raison des réformes menées par les gouvernements successifs. Les échecs de l’école, pas de ses personnels, mais de l’École en tant qu’institution, accentuent une forme de désespoir qui peut pousser vers le RN des familles, des anciens élèves, comme des personnels si nous ne mettons pas des mots sur les causes et sur les solutions. Si nous parvenons à relier les difficultés que vivent les personnels à notre analyse et notre projet syndical, à rentrer dans le quotidien des collègues, alors nous pourrons combattre plus efficacement la tentation du vote RN. Mais il convient je crois de sortir de la posture de la dénonciation morale qui ne fonctionne plus ou qui ne se suffit à elle-même.
Julien Fonte (SNUTER-FSU)
L’an dernier, le SNUTER avait acté une position plus nuancée que la FSU s’agissant de l’appel au vote. Cela s’explique par la proximité professionnelle des personnels de la Fonction publique territoriale avec des élus, notamment d’extrême-droite, à commencer par des maires. Nous souhaitions également éviter toutes formes d’instrumentalisation au niveau local de notre positionnement national. En discutant régulièrement avec des collègues, syndiqués ou non, nous constatons l’effet repoussoir de la posture morale et de la posture défensive type « attention au RN ! ». Ce qui nous paraît plus efficace est de porter nos valeurs marqueurs - le féminisme, l’antiracisme, l’écologie et le soutien aux services publics par exemple - un projet en positif plutôt qu’une posture morale. Dans la territoriale, et dans la Fonction publique hospitalière, 70% des agents sont en catégorie C, et très sensible à la notion de déclassement. Ils et elles peuvent être sensibles aux discours qui partagent la société en trois groupes : les travailleurs déclassés, les très riches et les assistés et profonds, dont les chômeurs et les immigrés. La difficulté ces dernières années pour le mouvement syndical à gagner peut conduire à s’en prendre à ce dernier groupe puisque les riches sont trop puissants. Toute la difficulté pour le syndicalisme est de déconstruire cette fausse vision de la société. Dans tout notre matériel syndical, le SNUTER intègre les thèmes de l’égalité femme - homme, l’écologie, l’antiracisme… Un autre chantier consiste à protéger le syndicat de l’entrisme RN, qui est réel. Nous pratiquons le dialogue avec les sections concernées, mais cela se traduit parfois par leur départ. Nous constatons une nouvelle stratégie des élus RN, qui tentent désormais d’éviter une communication trop agressive, ils prétendent pratiquer le dialogue social, respecter les droits des élus syndicaux et ceux des personnels, dans un objectif de banalisation. C’est pourquoi venir au-devant des personnels avec des tracts explicitement anti RN n’est pas toujours la bonne stratégie. Mieux vaut, selon nous, porter un projet syndical dont les thèmes principaux sont incompatibles avec l’extrême-droite.
Caroline Chevé (FSU)
Nous constatons l’élargissement de la base électorale du RN et la « normalisation » du vote RN qui progresse dans les catégories A, B et C, chez les femmes aussi, et les jeunes. Cela fait partie de nos interrogations et d’une vigilance à maintenir : la jeunesse n’est pas antiraciste par nature, sur cette question comme sur d’autres, elle est clivée. Il nous faut donc continuer à explorer les facteurs de vote RN, sans se cantonner à une posture morale qui ne permet ni de comprendre ni de combattre le vote pour l’extrême-droite. Le développement du vote RN est aussi un symptôme de la réalité de ce que vivent les agent·es comme le révèle la corrélation faite par des chercheurs entre l’expérience de violences subies, notamment par des personnels de services publics « de terrain » (enseignants, hospitaliers, pompiers…) et le vote RN. Le sentiment d’injustice également. Il faut avoir conscience que la peur, la colère et le ressentiment peuvent être des facteurs redoutables de division quand ils ne sont pas tournés vers des espérances. Pour autant, un électeur qui a voté pour le RN ne votera pas nécessairement toujours pour le RN. Certes, il y a une part de noyau dur, mais beaucoup de votes RN sont le fait de citoyens qui n’étaient plus électeurs qui à un moment sortent de l’abstention. Potentiellement, ce vote peut à nouveau changer. C’est également valable je crois pour nos collègues, c’est pourquoi il faut surtout parler à leur raison. C’est ce que nous faisons et continuerons à faire en décryptant les programmes et les choix politiques du RN, y compris en étudiant ce qui se passe dans les pays où l’extrême-droite est au pouvoir. Ainsi on méconnaît trop il me semble la vision du RN sur les services publics : une vision à la fois libérale économiquement et autoritaire, et réduite au strict périmètre régalien (armée, justice, police) avec comme modèle le fonctionnaire « soldat », la vision héritée de l’empire napoléonien et non celle du fonctionnaire citoyen de 1946. Connaître les implications du vote RN est un élément dissuasif. Tout ceci est donc à porter à la connaissance des personnels, tout en restant intraitable bien entendu sur les dérives racistes, et d’abord sur les lieux de travail. Pour cela, nous devons aussi nous adresser aux agents qui votent pour le RN.
Dialogue et perspectives
Stéphane Tassel : Parler aux électeurs d’extrême-droite suppose de ne pas se présenter en donneur de leçons. Le vote RN est en voie de normalisation, une normalité qui est très loin de la réalité profonde de l’extrême-droite.
Sophie Vénétitay : Il ne faut pas cependant, je crois, pour autant abandonner le côté « attention danger », mais cela ne peut en effet suffire.
Stéphane Tassel : Très concrètement, personne ne peut se sentir épargné, le SNESup a été confronté à la nomination dans une université d’un directeur de la valorisation de la recherche, climatosceptique notoire, s’affichant dans des tables rondes de Reconquête, critiquant dans les médias les scientifiques et leurs travaux. Nous avons pu montrer qu’il profitait de sa situation professionnelle pour développer ses thèses politiques. Il a depuis été démis de ses fonctions.
Sophie Vénétitay : S’agissant, pour terminer, de la situation électorale, il est trop tôt pour en débattre dans une démarche syndicale. Ce qui est certain, c’est que le risque RN est intact pour les présidentielles en 2027. Ceci nous obligera de poser la question de ce que vont faire les syndicats, sachant que cela ne pourra sans doute pas être la simple répétition de ce qui a été fait l’an dernier. Rien n’est écrit. Mais il faudrait sans doute réfléchir à une méthode, et anticiper les scénarios possibles, y compris en cas d’accession du RN au pouvoir.
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.