Un enjeu économique et démocratique

Un enjeu économique et démocratique
Entretien avec Anne Brunner
Anne Brunner, directrice des études à l’Observatoire des inégalités, a bien voulu répondre aux questions d’Enjeux sur la possibilité de mettre à contribution les grandes fortunes en faveur de l’intérêt général. Elle apporte plusieurs pistes qui sont celles de l’Observatoire, organisation indépendante des pouvoirs publics.
- Le dernier rapport de l’Observatoire : https://www.inegalites.fr/Rapport-sur-les-inegalites-edition-2025
- Le Monopoly des inégalités, un outil pédagogique conçu pour le collège et le lycée notamment : https://www.inegalites.fr/monopoly-inegalites/atelier-monopoly-des-inegalites-jeunes/
La taxation des grandes fortunes : un levier pour le pays ?
Enjeux-UA : En quoi la taxation accrue des grandes fortunes serait-elle positive pour le pays ?
Anne Brunner : Les inégalités de patrimoine et de revenu se creusent par le haut : les riches suivent des trajectoires qui s’écartent lentement mais sûrement des classes moyennes et populaires. Les inégalités de patrimoine, mesurées par l’Insee, ne cessent d’augmenter, 10% des Français possèdent 47% du patrimoine en 2021 (dernière donnée disponible), contre 41% en 2010. Cette augmentation considérable s’explique en partie par l’évolution des prix de l’immobilier, mais aussi par la montée des grandes fortunes professionnelles, c’est-à-dire la détention d’actions. La possession d’entreprises constitue l’essentiel des grandes fortunes, bien plus que la détention de yachts, de tableaux de maîtres ou de biens immobiliers. S’agissant des 500 plus grandes fortunes de France, mesurées chaque année par le magazine Challenges, leur patrimoine a été multiplié par 10 depuis 2010. En ce qui concerne les revenus, on peut parler d’une véritable scission entre la progression du 1% de la population disposant des plus hauts revenus et celle des classes populaires et moyennes. Cette échappée des riches s’explique par la forte hausse des dividendes notamment.

Or contre ce creusement des inégalités, la fiscalité ne lutte pas, bien au contraire. Depuis 2017, le président Emmanuel Macron, sous couvert de remplacement de l’ISF par l’impôt sur la seule fortune immobilière, divise par 3 le nombre de contribuables imposés sur leur patrimoine. Il impose une taxation forfaitaire et non plus progressive des revenus du patrimoine. Il supprime la taxe d’habitation, y compris pour les riches qui n’en demandaient pas tant ! Résultats : un État progressivement privé de ressources, une dette de 3 300 milliards d’euros, un déficit public de 169 milliards. Or Attac chiffre à 450 milliards les baisses d’impôts depuis 10 ans. Il était donc plus que temps de remettre au cœur du débat la question fiscale, et des moyens attribués aux services publics, dans un pays qui va devoir relever de grands défis comme le vieillissement de la population, la transition écologique, l’éducation, la santé. Une taxation accrue des plus riches ne va pas répondre à tous ces besoins, mais elle permettrait en partie de contenir l’envolée des grandes fortunes. Les baisses d’impôts de ces dernières années accroissent aussi le sentiment d’injustice dans la population. Laisser une partie de la population s’enrichir sans limites quand le nombre de pauvres augmente, crée un sentiment de décalage entre les paroles des décideurs publics et leurs actes, une colère qui nourrit le vote d’extrême droite, et met en danger la démocratie. On laisse s’accumuler d’immenses fortunes, d’une taille quasi inconcevable. Pour donner un ordre de grandeur, nous avons estimé que celle de Bernard Arnault équivaut à la valeur de l’ensemble des logements de Marseille et de Nantes. Un tel niveau de fortune, ne procure d’ailleurs aucun bien-être supplémentaire au quotidien, mais plutôt un pouvoir économique. Avec le risque de voir aussi grandir l’influence politique d’une poignée de milliardaires, quand ils s’achètent des médias et les mettent au service de leur approche idéologique et de leurs intérêts.
Attractivité économique et harmonisation fiscale
Enjeux-UA : Existe-t-il des risques pour l’économie française en termes d’attractivité ? Cette taxation peut-elle s’envisager sans harmonisation européenne voire mondiale ?
Anne Brunner : Avant impôts, les riches Français le sont encore davantage qu’ailleurs. La plupart des riches en France s’accommodent de notre fiscalité et trouvent leur compte dans les services publics. Tous sont loin d’avoir déserté le pays. Les récents travaux du Conseil d’analyse économique (CAE), rattaché aux services du Premier ministre, révèlent que l’impact d’une plus grande taxation des grandes fortunes est réel, mais modeste : ils recensent 0,1% à 0,2% de départs nets parmi les hauts patrimoines, donc inutile de se faire peur avec un prétendu exode des riches. Une harmonisation européenne serait préférable mais elle ne constitue pas un préalable nécessaire. La limite de la taxe proposée par Gabriel Zucman est à mon avis ailleurs. Elle cible seulement un millier de personnes, les hyper riches, donc celles qui sont le plus à même de mener la bataille d’opinion pour s’y opposer. Au moment où la réforme fiscale était discutée à l’Assemblée, bien d’autres sujets étaient débattus dans l’hémicycle, sans obtenir la même couverture médiatique ni la même dénonciation : la perspective de réduire le RSA et les APL (en ne les revalorisant pas du montant de l’inflation), de baisser les effectifs enseignants ou la prime à la rénovation des logements pour les ménages modestes par exemple, n’ont pas obtenu la même couverture, alors que le nombre de personnes concernées est bien plus important… et leur situation bien plus difficile que celle des milliardaires.

Autres pistes pour réduire les inégalités
Enjeux-UA : Quelles autres pistes, ou pistes complémentaires, pour réduire les inégalités ?
Anne Brunner : Cette proposition a le grand mérite de replacer la question fiscale dans le débat, y compris pour une gauche qui l’avait largement mise de côté. Mais elle ne saurait à elle seule remettre en cause le séparatisme des classes aisées. Se liguer à 99% contre le 1% (voire le 0,1%) le plus riche peut conduire à flirter avec la démagogie. Cela permet de dédouaner toute une partie de la bourgeoisie, nettement moins riche que les milliardaires, mais vivant confortablement. Les classes aisées et les riches auraient les moyens de contribuer plus à l’effort collectif. Pour être plus justes, il faudrait que les efforts soient demandés à une bien plus large part de la population, avec des taux qui soient clairement progressifs, en clair selon les moyens de chacun. Une base large a l’intérêt de rapporter beaucoup, pour un effort limité pour les classes moyennes. Prenons un exemple : le relèvement d’un point le taux de CSG se traduirait en moyenne par une ponction supplémentaire de 25 euros par mois par personne, avec la possibilité d’en exempter les ménages les plus pauvres et à la clé 15 milliards de recettes supplémentaires, en faveur de services publics dont l’action permet de réduire les inégalités. D’autant que la puissance politique des hyper riches peut aboutir à l’échec de la taxe Zucman, alors que resteraient les coupes dans les budgets locaux ou les prestations sociales.
Anne Brunner