Question juive, problème arabe

déc. 3, 2025 · 6 min. de lecture

Entretien avec Henry Laurens

Henry Laurens est un historien et universitaire français, l’un des meilleurs spécialistes du monde arabe et professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe.

Il est l’auteur d’ouvrages de référence comme Question juive, problème arabe (1798-2001), éditions Fayard, 2024, puis Folio Histoire 2025, Le passé imposé, Fayard, 2022, Les crises d’Orient, tomes I et II, Fayard, 2017 et 2019.

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Les racines d’un conflit insoluble

Enjeux-UA : Votre livre synthétise vos travaux sur l’histoire du conflit israélo-palestinien depuis le 19e siècle. Comment expliquer l’impossibilité jusqu’à présent à trouver une résolution pacifique du conflit ?

Henry Laurens : Deux nationalismes s’affrontent, le nationalisme israélien et le nationalisme palestinien, ainsi que deux formes de légitimité, l’une qui s’appuie sur des droits historiques, l’autre sur la légalité du droit international. Chaque camp refuse la légitimité de l’autre, ne se sent pas accepté et se pose en victime, d’où un « jeu » à somme nulle, chaque progrès de l’un se traduisant par un recul de l’autre. S’y ajoute une dimension religieuse, sur une « Terre sainte » où se trouvent des symboles et des lieux sacrés pour les Juifs, les chrétiens, mais aussi les musulmans.

Si la colonisation juive d’origine est-européenne débute dans les années 1880, le conflit lui-même pourrait débuter en 1908, moment de l’installation de l’Organisation sioniste en Palestine. Le plus fondamental des affrontements concerne la légitimité de chacun des deux peuples à revendiquer cette région comme sienne. Les Israéliens veulent que les Palestiniens reconnaissent la légitimité de leur dépossession, quand les Palestiniens exigent la reconnaissance du droit au retour des réfugiés de 1948, ce que les Israéliens considèrent comme un suicide. Leur État s’est en effet constitué par l’expulsion et l’expropriation des Palestiniens. Dès lors la discussion ne peut porter que sur la reconnaissance historique des torts commis contre ce peuple.

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La colonisation actuelle en Cisjordanie constitue la poursuite de ce processus d’appropriation, commencé avant la Grande Guerre, sous l’Empire ottoman, par l’achat de terres, puis entre les deux guerres mondiales pendant le mandat britannique. Après la Guerre des 6 Jours en 1967, la colonisation des territoires occupés a repris, y compris par des gouvernements travaillistes, dans l’optique de s’emparer de tous les territoires qui n’avaient pu l’être en 1948 lors du partage de fait à l’issue de la première guerre israélo-arabe. Levi Eshkol, né en Ukraine, premier ministre israélien entre 1963 et 1969, s’inspirant d’un proverbe russe, a ainsi pu déclarer qu’il voulait récupérer la « dot », c’est-à-dire la terre, sans la « fiancée », c’est-à-dire les Palestiniens. Cette politique de colonisation s’est révélée un échec en termes de sécurité pour Israël : les attaques du Fatah entre janvier 1965 et juin 1967 ont causé une dizaine de morts israéliens, l’occupation des territoires conquis en 1967 en a entraîné une centaine et la violence est maintenant continue. L’occupation n’assure pas, et ce bien avant le 7 octobre 2023, la sécurité d’Israël.

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La dimension religieuse du conflit

Enjeux-UA : Entre Hamas et suprémacistes juifs, la dimension religieuse du conflit est-elle, par rapport à l’époque de Yasser Arafat, devenue centrale, ou n’est-elle que le masque actuel d’un conflit de nationalismes ?

Henry Laurens : L’exacerbation de la souffrance née de ce conflit national radicalise les passions. Quand apparaît dans la lutte armée le Hamas, issu des Frères musulmans, en 1988, celui-ci ajoute un argument religieux à un projet national. Le Hamas reprend le programme originel de l’OLP, visant à établir un État palestinien sur l’ensemble du territoire mandataire. La Palestine, en tant que « terre sainte » ne peut être cédée. Il prospère d’autant plus à Gaza que le territoire comprend peu de Palestiniens chrétiens, surtout présents en Cisjordanie, d’ailleurs très soutenus par la Papauté.

En Israël et dans le monde juif, le sionisme s’était heurté historiquement à l’hostilité de rabbins traditionnels. Il existe également un courant messianiste entre les deux guerres qui porte l’idée que Dieu devait ramener les juifs en Palestine, le sionisme laïc incarnant une sorte de ruse de l’histoire. Aujourd’hui, le monde religieux juif connaît en Israël une dynamique démographique, il s’appuie notamment sur un réseau scolaire fondé sur l’étude de la Torah, entretenu par la puissance publique. Par ailleurs les souffrances engendrées par les guerres radicalisent les sentiments religieux aussi bien chez les juifs que chez les musulmans. Mais l’expression habituellement attribuée aux sionistes désignant la Palestine comme « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » provient en réalité du protestantisme anglo-saxon sioniste, ce mouvement qui remonte au 17e siècle et qui fait du sionisme une étape préalable à l’accomplissement des prédictions des prophètes sur l’avènement du millénium. Le catholicisme, lui, a abandonné l’eschatologie dans le cadre de la réforme catholique. Paul VI a même déclaré que les Palestiniens étaient le « peuple de la Terre sainte ».

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On a ainsi un protestantisme à tendance eschatologique qui apporte son soutien à l’État hébreu, mais Paul VI voyait encore dans les Israéliens le « peuple de la Terre sainte ». Tout ceci explique le rapprochement entre judaïsme et protestantisme dans la société des États-Unis, alors que les catholiques, eux, sont habitués depuis des siècles à une confrontation mais aussi à un dialogue avec les musulmans. Le sionisme peut être vu comme une politisation du judaïsme - le grand historien juif Pierre Vidal-Naquet parlait du sionisme comme un « judaïsme dans un seul pays ». Le sionisme protestant relève donc d’une politisation de la religion, dans une démarche voisine de l’islamisme.

Perspectives d’une résolution

Enjeux-UA : Après le 7 octobre et la riposte dévastatrice d’Israël, la solution à deux États vous paraît-elle toujours possible ?

Henry Laurens : Je suis assez pessimiste sur la possibilité d’une issue prochaine du conflit. Après tout, la question irlandaise remonte au 13e siècle et n’est pas encore totalement réglée… mais j’espère me tromper. Toute une fraction du passé continue à être vécue au présent, surtout quand cette histoire est tragique. Ainsi la Grande Guerre s’est terminée en 1918, mais pas pour les Arméniens qui vivent dans le souvenir du génocide de 1915, ou pour les Hongrois et les Roumains, en conflit larvé depuis les traités de paix qui ont maltraité les premiers au profit des seconds : pour eux, le travail de deuil ne peut s’accomplir. Les Palestiniens existent ainsi aux yeux des Israéliens comme un éternel reproche. La réconciliation entre Allemands et Français a, elle, été portée par une action volontariste de toute une génération des deux rives du Rhin après la guerre. Dans une culture de guerre, un belligérant récupère tout ce qui est hostile à l’adversaire. Ainsi le Hamas use de passages du Coran ambivalents sur le rapport à la violence religieuse, mais il n’existe pas d’arguments théologiques à l’antisémitisme. Les Juifs et les Chrétiens partagent les mêmes textes sacrés, avec des divergences d’interprétation - la synagogue est souvent représentée dans la statuaire chrétienne par un personnage aux yeux bandés, aveuglé donc - ce qui n’est pas le cas pour les musulmans.

Henry Laurens

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.